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LES PLANTES
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LES PLANTES
DANS L'ANTIQUITE ET AU MOYEN AGE
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VI PRÉFACE.
a marqué ses débuts dans la civilisation, et chaque nouvelle plante qu'il a acclimatée ou appropriée à son usage a contribué à accroître son bien-être, et lui a fait faire un pas nouveau dans la voie du progrès.
Ce né sont pas seulement des aliments fortifiants, de,s breuvages délicieux ou des matériaux de construc- tion, que les végétaux, comme le remarquait Pline, nous procurent ; ils nous fournissent encore les tissus dont nous nous revêtons, les condiments qui assai- sonnent nos mets ; leurs fleurs parent nos demeures et les temples de la divinité; leurs parfums les em- baument, et les matières colorantes qu'ils recèlent servent à teindre nos vêtements; enfin nous leur de- vons les remèdes les plus eflîcaces, qui guérissent les maladies dont nous sommes atteints. Comment s'é- tonner après cela de Testime dans laquelle les hommes des premiers âges ont tenu les plantes et de la place con- sidérable qu'ils leur ont faite dans leurs croyances, comme dans leur existence réelle !
Dans leur penchant au merveilleux et leur recon- naissance, ils ont vu en elles « un présent de la puis- sance invisible, qui fait naître et croître » toutes chdfees*; elles leur sont apparues comme une manifes- tation de la sagesse divine; ils leur attribuèrent une vie analogue à la leur propre et les regardèrent comme douées, ainsi qu'eux-mêmes, de pensée et de senti- ment ^ Tantôt ils virent dans les plantes des êtres semblables à eux, transformés en végétaux après leur
1. Schweinfurth, De la flore pharaonique. (^Bulletin de r Institut égyptien, 2^ série, n^ 3 (an. 1882). Le Caire, 188'i. in-8, p. 53.)
2. « Ce sont des êtres, des personnes actives, conscientes, vivantes. «James Darmesteter, Haurvatât et Ameretât. Essai sur la mythologie de VAvesta, Paris, 1875, in-8, p. 56.
PRÉFACE. Vil
ine intervention divine, mais ayant con-
I chose de leurs attributions premières ; •ent qu'un génie ou un démon particulier es, qu'il en faisait du moins son séjour lies en étaient le corps, comme il en était .me ou en personnifiait la vie végétative
II n'y avait qu'un pas, et on ne tarda re, pour voir dans ces symboles de vie le nature supérieure et pour les invoquer stables divinités.
que l'histoire des plantes se trouve, dès temps, mêlée à celle même du genre es rencontre dans les mythes les plus i figurent dans les traditions religieuses s nations les plus diverses. Les arts leur les motifs de décoration les plus gra- ie, les fictions les plus ingénieuses et les mparaisons. En un mot, elles ont leur îe dans l'histoire de la civilisation des pies. Mais cette place, on le comprend, apport étroit avec le génie et la manière lacun d'eux ; elle dépend aussi et surtout rticulière à chaque pays ; elle varie avec a sa pauvreté en plantes alimentaires ou richesse et pauvreté qui varient elles- B climat, la nature du sol, l'altitude, le L moins grand de chaleur, de sécheresse B, circonstances dont l'ensemble cons- ;ère propre de la flore d'une contrée et la îelles des contrées voisines, insi à la surface du globe un certain
, Der Baiimcullus der Germanen und ihrer f. Berlin, 1875, in-8, p. 5.
Vlfl PHKFACK.
nombre de régions naturelles, caractérisées par une flore et par un climat particuliers. A. Grisebach* en a distingué vingt-quatre, dgnt cinq dans le monde connu des Anciens : la région des moussons, qui lui appar- tient à peine et qui comprend, outre les îles de la Sonde et Tlndo-Chine, la graiide presqu'île hindous- tanique. La région des steppes, qui s'étend delà Chine centrale presque jusqu'aux bords de la Méditerranée, en comprenant le Turkestan dans son entier, le pla- teau de riran, TArménie, la Mésopotamie et la plus grande partie de F Asie Mineure et delà Sjrie'. La région saharienne, qui embrasse la contrée brûlante voisine des bouches de Tlndus, la presqu'île, arabique, moins la côte du sud-ouest, et tout le nord de l'Afri- que, à l'exception de l'étroite vallée du Nil, de la Cyrénaïque et de la Mauritanie. Au sud de cette ré- gion s'étend celle du Soudan, restée à peu près in- connue des voyageurs et des géographes de l'antiquité, raison pour laquelle je ne la compte pas ici. La région méditerranéenne qui embrasse les rivages méridio- naux du Pont-Euxin et tous ceux de la Méditerranée, y compris dans leur plus grande partie les presqu'îles balkanique, italique et ibérique, région à laquelle Oscar Drude rattache les rivages océaniens de l'Europe méridionale et de l'Afrique septentrionale, ainsi que la région des steppes de l'Asie antérieure, des côtes de la Syrie et de la mer Egée à la chaîne des monts Sou-
1. Die Végétation der Erde nach ihrer klimatischen Anord- nung. Ein Abriss der vergleichenden Géographie der Pflanzcn. Leipzig, 2« éd., 1884, t. I, p. 1.
2. C'est la « Région orientale propremont dite » d'Edmond Boissier, Flora orientalis, Basileae-Genevae, 1867, in-8, t. I, préf., p. VII.
PRÉFACE. IX
leiman et à THindokousch*. La région forestière, qui s'étend des rivages septentrionaux de l'Océan atlan- tique à ceux du Grand Océan, en comprenant presque toute la Gaule, la Bretagne, la Germanie, la Scandi- navie, le centre et le nord de la Russie avec la Sibérie, moins les côtes de l'Océan glacial, qui forment la ré- gion arctique, restée inconnue des Anciens, ainsi que la plus grande partie de la région des forêts.
Ces diverses régions sont caractérisées chacun» par une flore particulière, différente dans son ensemble de celles (tes contrées voisines par des espèces qui lui sont propres*; et dont les conditions (^Jimatériques, avec les obstacles, — déserts, montagnes ou mers, — qui Tem- pêchent de se répandre au delà de son centre de forma- tion, assuT'eraient la persistance, si l'action de l'homme n'intervenait pour en modifier le caractère et en dé- truire l'unité. A l'exception de la région des tropiques et des moussons, aucune contrée ne renferme assez-de plantes alimentaires ou industrielles pour suffire aux besoins d'un peuple arrivé à un certain degré de civi- lisation; les nations qui ont peuplé les steppes de l'Asie, les forêts de l'Europe ou même les rivages bénis de la Méditerranée, ont dû emprunter pour leur alimentation, leur industrie ou leur agrément, un cer- tain nombre de végétaux à la flore des autres contrées. Mais l'homme ne- s'est pas borné à faire « vivre et re- produire sous sa protection » des espèces transportées
« loin de leur lieu nataP », il a anobli par la culture
#
i. Handbuch der Pflanzengeographie. Stuttgart, 1890, in-8, p. 386.
2. « Divisaèarboribus patriae. » Virgile, Georg.j lib. II, v. 116.
3. Alphonse de Candolle, Géographie botanique raisonnèe. Paris, 1855, in-8, préface, p. xi.
a.
X [PRÉFACE.
certaines espèces indigènes; il en a abandonné d'autres comme inférieures à des espèces exotiques analogues qui présentent plus d'avantages^; enfin il en a détruit d'autres encore par un% exploitation excessive ou inin- telligente. C'est ainsi que, à part la flore des déserts proprement dits ef des steppes stériles, qu'il lui était dès lors impossible de modifier, le défrichement, la culture de plus en plus étendue du sol, enfin l'acclima- tation de plantes étrangères, ont changé peu à peu la végétation de la plupart des pays habités.
On l'a bien vu en Europe depuis la décou^rte de l'Amérique* ; le peuglier de Virginie [Populus Virgi- niana Desf.), importé des bords du Missipi et du Mis- souri, leplatane d'Occident et le robinier ou faux-acacia {Robinia pseudo-acacia L.), ce bel arbre aut fleurs si suaves, apportés de la même région que le peuplier de Virginie, ont, avec le peuplier pyramidal — le soi- difiant peuplier d'Italie — {Populus fastigiata Poir.) et le platane d'Orient [Platanus occidentalis L.), ori- ginaires l'un et l'autre de l'Asie antérieure, changé l'aspect de nos campagnes. Le pin de lord Weymouth [Pinus Strobus L.), le catalpa [Bignonia catalpa L.), le tulipier [Liriodendron tulipiferum L.), le magnolier à grandes fleurs [Magnolia grandiflora L.), importés aussi de l'Amérique du Nord sont venus successivement transformer nos jardins et nos parcs ; la vigne vierge [Ampélopsis hederacea Michx., Cissus quinquefolia Pers.), apportée de la même contrée et la capucine (Tro-
1. Alphonse de Candolle, Origine des plantes cultivées, Paris, 1886, in-8, p. 2.
2. Victor Hehn, KuUurpflanzen und Hausthiere in ihrem Uebergang atis Asien ncich Griechenland und Italien sowie in das ûbrige Europa. Berlin, 1894, in-8^ p. 502.
PRÉFACE. XI
paeolum majus L.), cette jolie plante du Chili, les ont embellis. L'acacia de Farnèse [Acacia Farnesiana Willd.), le poivrier {Schinus molle L.), Tarbre à corail [Erythrma corallodendron L.), autres végétaux améri- cains de la région des tropiques, ornent de leur feuillage élégant et de leurs fleurs parfumées ou de leurs fruits éclatants les promenades du Midi. L'oponce [Opuntia ficus indica Webb.), vulgairement figuier de Barbarie, et lemaguey ou aloès [Agave americana L.), tous deux originaires du Mexique*, ont animé d'une vie inconnue les rochers stériles ou les lieux sablonneux et déserts de la région méditerranéenne.
La culture des champs de TAncien Monde n'a pas été moins profondément modifiée ou enrichie que celle des jardins et des parcs par les plantes alimentaires importées de TAn^érique, à laquelle il a donné en re- tour le froment et l'orge. Les habitants de l'Europe méridionale et ceux du bassin de la Méditerranée tout entier ont reçu avec le maïs, ceux de l'Europe cen- trale, avec la pomme de terre, solanée originaire du Chili, un aliment substantiel et précieux. Une autre solanée, 'la tomate [Solanum lycopersicum L.), origi- naire peut-être du Pérou, leur a procuré encore un condiment agréable et recherché'; et l'on sait quel narcotique aussi funeste qu'aimé — le tabac — l'Europe et l'Ancien Monde tout entier ont emprunté aux sau- vages dégénérés du Nouveau ^
1. A. de Candoîie, Origine des plantes, p. 218 et 122. — Id., Géographie botanique, t. II, p. 725 et 739.
2. A. deCandolle, Origine des Plantes, p. 231. Il faudrait y joindre les piments ou poivrons {Capsicum annuum L.).
â. Il n*est question dans ce qui précède que des espèces américaines cultivées, mais bien d'autres plantes du Nouveau
^
XII PRÉFACE.
Ce qui s'est ainsi fait à rorigine des temps mo- dernes, s'était produit déjà au moyen âge, comme dans l'antiquité et dès les premiers siècles de l'histoire. Les peuples de l'Ancien Monde: touraniens, sémites, ariens, pour ne parler que de ceux-là, ont porté avec eux dans leurs migrations quelques-unes des plantes de leurs pays d'origine ou des contrées qu'ils avaient traversées ou successivement habitées ; ils ont em- prunté à leurs voisins ou aux peuples qu'ils avaient subjugués les plantes alimentaires ou industrielles qu'ils ne possédaient pas. C'est ce que firent, nous le verrons, lès Assyriens, quand ils étendirent leurs conquêtes de l'Elam et de la Médie, aux bords de l'Halys et du Nil, les Pharaons d'Egypte dans leurs expéditions au pays de Pount et en Syrie, enfin les Médo-Perses, lorsqu'ils eurent soumis à leur domina- tion le bassin de l'Indus et toute l'Asie occidentale. Les expéditions et les établissements des Phéniciens dans l'Archipel et sur presque toutes les côtes dé la Méditerranée piortèrent dans ces contrées nombre de plantes utiles, originaires de l'Asie antérieure, dont les côlons grecs à leur tour contribuèrent à répandre encore la culture ou l'emploi dans l'Europe méridio- nale.
Les conquêtes d'Alexandre, en mettant en rapport le monde occidental et le monde oriental, achevèrent ce qu'avaient commencé les établissements des Phé- niciens et les expédition» des Perses ; elles firent con- naître en Grèce plusieurs plantes du plateau de l'Iran ou même de l'Inde. De Grèce, où elles furent d'abord
Monde se sont acclimatées dans TAncien; A. de CandoUe, Géographie botanique, t. II, p. 723-742, n'en compte pas moins de 49.
PRÉFACE. Xlfl
reçues, ces plantes pénétrèrent en Italie, de là elles se répandirent en Espagne et en Gaule, puis, après notre ère, en Germanie et dans la Grande-Bretagne. Ainsi peu à peu la flore indigène des différents pays du monde connu des Anciens a été transformée par les migrations des peuples qui s'y sont établis, par leurs expéditions guerrières ou les conquêtes pacifiques de leurs marchands et de leurs voyageurs.
Mais rien n'a plus contribué à enrichir la flore agri- cole de l'occident que la domination des Arabes *. Déjà dans l'antiquité, les trafiquants de cette nation avaient importé en Egypte et dans l'Asie antérieure quelques- uns des végétaux les plu^ précieux de la péninsule hindoustanique ; devenus maîtres d'un empire qui s'étendait des bords de l'Indus aux rivages de l'Atlan- tique, ils furent les promoteurs d'un échange inter- national sans égal jusque-là, que devaient continuer les croisades et les entreprises maritimes des Véni- tiens et des Génois.
Ce sont les Arabes qui ont introduit Je coton et la canne à sucre sur les côtes de la Méditerranée; ils y ont apporté le bigaradier et contribué à y répandre le citronnier, le caroubier et le palmier^; ils y ont fait connaître le jasmin sambac, cet arbuste parfumé de l'Inde, qu'ils avaient peut-être déjà révélé à TÉgypte ancienne, et le margousier [Melia azedarach L.), ori- ginaire de l'Iran. Les Turcs, qui ont remplacé les Arabes dans la domination de l'Asie antérieure, n'ont pas moins servi que ce peuple à la diffusion des espèces végétales les plus belles ou les plus utiles ^ C'est à
1. Victor Hehn, op. laiid.y p. 497.
2. A. de CandoUe, Géographie botanique ^ t. II, p. 626.
3. Victor Hehn, op, laud., p. 499.
1
XIV PREFACE.
eux que nous devons la connaissance du lilas, de l'Hi- biscus de Syrie, cette malvacée aux fleurs brillantes, de la rose jaune, de l'hyacinthe d'Orient, qui a donné de si nombreuses variétés, de la couronne impériale [Fritillaria imperialis L.), belle liliacée de la Perse, apportée, comme la tulipe cultivée et la renoncule d'Asie, des jardins de Constantinople dans l'Europe occidentale. Les Turcs encore ont planté les premiers dans leurs jardins le marronnier d'Inde, qu'ils avaient trouvé dans les montagnes de la Péninsule balkanique et de l'Asie-Mineure, et si ce n'est pas à eux, c'est à un peuple de leur race, les Tartares de Russie, que l'Europe centrale est redevable de la culture du blé noir ou sarrasin* [Polygonum fagopyrum h.)j cette polygonacée, originaire de la Sibérie, ainsi que l'es- pèce qui porte le nom de ce pays.
Tandis que les Turcs propageaient ainsi en Europe les plantes de l'Asie antérieure, les Portugais y im- portaient celles de la région des moussons et de l'Extrême-Orient; ce sont eux, en particulier, qui y ont fait connaître l'orange douce '. Leur exemple fut suivi par les navigateurs des autres nations, qui pé- nétrèrent à leur tour dans l'Océan indien et la mer de Chine; c'est ainsi que le mandarinier, originaire de la Cochinchine, le néflier du Japon [Mespilus L. ou Eriobo- trya japonica Lindl.), le camélia, venu de la même con- trée, les rosiers de Bengale et de Banks', ont pénétré
1. A. de Candolle, Géographie botanique , p. 953-955. Id., Origine des plantes cultivées, p. 280.
2. Victor Hehn, op. laud., p. 437. Il faut dire toutefois que De Candolle, après Gallesio, attribue cet honneur aux Génois.
3. Ces deux espèces, ainsi que la rose thé, n'ont été intro- duites de Chine en Europe que depuis le commencement du siècle.
PtfÉFACE. XV
successivement dans les jardins de l'Europe tempérée. L'Australie aussi devait en enrichir les promenades de végétaux inconnus à TAncien Monde ; il suffit de citer l'eucalyptus, qui s'est si rapidement acclimaté dans la régionméditerranéenne.
On le voit, à'toutes les époques, les plantes ont été entre les divers pays l'objet d'échanges continuels; par là, leur histoire est liée étroitement à celle du commerce international. Par le bien-être qu'elles pro- curent à l'homme, les ressources alimentaires ou in- dustrielles qu'elles lui offrent, les emplois si divers qu'il en fait, elles prennent place également dans l'his- toire générale de la civilisation, dont elles .ont été, surtout dans le passé, les auxiliaires les plus puissants. Dans tous les ordres de l'activité humaine on rencontre leur action salutaire et bienfaisante ; leur culture a été lioccupation la plus noble des peuples primitifs, comme elle l'est encore des nations les plus civilisées ; leurs légendes comptent parmi les fictions les plus gra- cieuses, et dans leurs formes élégantes les artistes ont trouvé les plus beaux motifs de décoration. Aussi à quelque point de vue qu'on les considère, les plantes méritent de fixer l'attention du penseur et de l'historien comme du naturaliste^
Je ne me propose pas d'en exposer la nomenclature oiï»d'en étudier les caractères; — c'est là l'œuvre d'un botaniste et qu'un botaniste seul, comme l'a fait M. H. Bâillon dans un ouvrage justement estimé*, peut entreprendre. — Mon dessein est autre ; je vou- drais essayer de retracer l'histoire agricole, indus- trielle, poétique, artistique et pharmacologique des
1. Histoire des plantes. Paris, in-8, 1866-1896, t. i-xm.
XVI préfaA:.
espèces végétales connues des différentes nations de l'antiquité classique et du moyen âge. Je ne me dissi- mule pas les difficultés de cette entreprise; elles sont d'autant plus grandes que personne jusqu'ici n'a abordé ce vaste sujet. Alctor Hehn a consacré à une soixantaine de plantes des monographies, qui sont des chefs-d'œuvre d'analyse et d'érudition ; Alphonse de Candolle a étudié, avec un soin et une science qu'on ne saurait trop admirer, l'origine de 447 espèces culti- vées ; mais ni l'un ni l'autre n'en ont fait connaître les emplois si divers, encore moins le symbolisme. Les historiens de la botanique n'ont point davantage étudié ce côté si plein d'intérêt de la vie des plantes ; ils se sont bornés, comme Kurt Sprengel* et Ernest Meyer^ pour ne parler que des plus célèbres^, à nous ap- prendre quelles étaient les connaissances botaniques des naturalistes, médecins et agronomes de l'antiquité^ comme des temps modernes, et quels progrès ils avaient fait faire à la science; ils n'ont point songé à exposer en détail ce qu'a été, aux différentes époques, la cul- ture des plantes alimentaires et d'agrément, ni à re- chercher quels emprunts ont faits ou ce que doivent au règne végétal les diverses industries et l'art de
1. Historia rei herbariae. Amstedolami, 1807-1808, 2 vol. in-8. — Geschichte der Botanik. Leipzig, 1817-18, 2 vol. ij^S.
2. Geschichte der Bolanik, Sludien von Ernst Meyer. Kœnigs- berg, 1854-58, 4 vol. in-8. Malheureusement cette œuvre ma- gistrale s'arrête à la fin du xvi^ siècle.
3. Il faut encore citer: Karl F. B. Jessen, Botanik der Ge- genwart und Vorzeit in culturhistorischer Entwickelimg. Ein Beitrag zur Geschichte der abendlândischen Vôlker. Leipzig, 1864, in-8, résumé excellent dont le titre fait connaître l'esprit et le but. Quant à V Histoire de la Botanique de Ferd. Hoefer, Paris, 1872, in-12, je ne la mentionne que pour ne pas être trop incomplet.
PRÉFACE. XVII
guérir*', encore moins les arts du dessin et la poésie; ils ne se sont pas demandé non plus, et ils n'avaient pas, il est vrai, à Tessayer, — c'est affaire au folklo- riste, — * quelle place le monde si varié des plantes occupe dans les croyances et les légendes des diffé- rents peuples. C'est cette lacune que j'ai voulu combler. Inutile de dire comment, il y a dix ans, au lende- main de la publication de ma Flore populaire de la Normandie y j'ai été amené à entreprendre cet ouvrage, dev^g-nt. lequel j'aurais reculé, si j'en avais prévu les développements et l'étendue ; depuis lors j'y ai consacré la plus*grande partie des loisirs que me laissent mes devoirs professionnels. J'ai beaucoup herborisé autre- fois, et il y a plus de quarante ans, je me suis livré à des recherches d'histoire, quel'étatde ma santé et d'autres études m'ont forcé pendant longtemps d'interrompre. Avec cettp Histoire des Plantes, je suis revenu à ces occupations favorites de ma première jeunesse ; je ne forme qu'un vœu, c'est qu'il me soit donné de la con- duire à bonne fin. Si je puis achever cet ouvrage, ainsi que y Histoire des rapports intellectuels et littéraires de la France et de r Allemagne, que j'ai projetée, il y a près de trente ans, et dont j'ai, à plusieurs reprises, publié des fragments ou fait connaître des épisodes détachés, j'y verrai le couronnement le plus cher d'une vie consacrée, tout entière, à l'étude et à l'enseigne- ment.
1. Inutile de rappeler ici tous les traités spéciaux de matière médicale, dans lesquels on trouve rénumération des plantes em- ployées dans la pharmacopée; j'ai eu à citer déjà et j'aurai plus tard à parler longuement de celui de Dioscoride ; parmi les modernes, je me bornerai à mentionner F. A. Flûckiger et D. Hanbury, Histoire des drogues d'origine végétale, trad. par le D»" Lanessan. Paris, 1878, 2 vol. in-8.
XVIII PRÉFACE.
Il me reste en terminant à adresser mes remercie- ments aux personnes qui m'ont aidé de leurs conseils ou soutenu de leurs encouragements ; j*en dois de tout particuliers à M. Victor Loret, l'égyptologue connu de Lyon, qui a bien voulu se charger de revoir les épreuves de la partie de ce volume qui traite des plantes chez les Egyptiens. Je ne puis oublier dans Texpression de ma gratitude mon éditeur, qui n'a pas hésité à entreprendre la publication d'un ouvrage, dont il était encore impossible de, jjféjoir l'étendue, et dont le plan n'était pas même arrêté dans toutes ses parties : puisse l'accueil fait à xribn livre récompenser sa généreuse initiative !
Un mot encore au sujet de l'orthographe que j'ai adoptée dans la transcription des noms propres et des mots d'origine étrangère J j'ai suivi en général celle de M. Maspero dans la quatrième édition de son excel- lente Histoire ancieiiiie des peuples de l* Orient; je ne pouvais prendre un meilleur guide. Comme lui, je re- présente par oii Vu des textes chaldéo-assyriens et hébraïques et par kh Vh sémitique fortement aspiré, lecheth de l'alphabet hébreu. L'étendue de la matière m'a forcé d'ajourner l'index général, par lequel devait se terminer ce volume ; on le trouvera à la fin du se- cond, qui sera consacré à l'histoire des plantes chez les Perses et chez les Hindous et ne tardera pas, je l'es- père, apparaître.
Aix, !«•• mai 1897.
ADDITIONS ET CORRECTIONS.
Page 30, ligne 15, Kussemet, lire : Koussemeth.
Page 34, ligne 7. Le dokhan, dont il est question dans la Bible (Ezechiel, IV, 9), est, non une espèce de sorgho, mais le millet, comme je l'ai dit p. 387 et 389.
Page 50, note 4, Tité, lire : Téti.
— 93, ligne 26, Chanan, — Canaan.
— 106, — 21, en les défendant, — en défendant.
— 115, — 20, ta'nat, — teenah.
— 118, — 13, rimmouriy — rimmon.
— 124, — 3, Délie, — Delile.
— 134, — 24, tappoukh, — tappouakh.
— 143, — 6, ll«degré, — 2 1" degré. Page 155. Je ne crois pas, toute réflexion faite, que le nom
asmi doive faire croire à une culture ancienne du Jasminum sambac en Egypte.
Page 163. La plante désignée par l'hébr. shoshan paraît bien avoir été en général une liliacée ou une iridacée ; mais ce mot ne servit sans doute qu'assez tard à désigner le lis blanc et il a été parfois employé comme nom du lotus.
Page 180. Il est à peine besoin de remarquer que la suppo- sition de Wilkinson est absolument arbitraire.
Page 184, ligne 19, siliques, lire : gousses. '
— 186, — 3, une épaisse, lire : une espèce.
Page 195. Si l'huile d'olive fut appréciée, elle ne fut néan- moins guère employée ou Ton n'en fabriqua point en Egypte ; les comptes administratifs de Ptolémée Philadelphe n'en font du moins pas mention, tandis qu'ils parlent d'huile de sésame, de ricin, de lin, de cnicus et de coloquinte. Grenfell, devenue Lawsof Plolemy Philadelphtis... edited frrnn a great Papyrus, etc. Oxford, 1896, in-8, pp. 40, 41, 42, 45, 47, 48, etc.
Page 196, ligne 11, manière, lire : niatière.
— 196, note 1, oxyocanthoïdes, lire : oxyacanlhoïdes. Page 235. Il va sans dire que si je la mentionne, je n'accepte
point l'explication donnée par M. Goodyear de l'origine de la rosette.
XX ADDITIONS ET CORRECTIONS.
Page 241, ligne 16, gatlon, lire : gallon.
Page 303, note 2, El Berseh, lire : El Bersheh.
Page 312, note 2. Il faut ajouter, à propos des identifications arbitraires de MM. Joachim et Liiring, que la Pistia stratiotes, plante de l'Hindoustan, n'a pu figurer dans la pharmacopée de l*Egypte ancienne et que le Chamaerops humilis, palmier de la région occidentale du bassin de la Méditerranée, n'a pas dû y prendre place davantage.
Page 329, lignes 3 et 10, Chypre, lire : Cypre.
— 355, — 11, des arbustes, — les arbustes.
— 362, — 6, Khasdim, — Kasdim.
Pages 378, — 26 et 379, ligne 3, Khonsour, lire : Khousour.
Page 380, — 19, carthamme, lire : carthame.
Pages 319 et 500. Outre les deux identifications dont j'ai parlé pour l'aspalathe, on en a proposé une autre toute différente ; on a voulu y voir une espèce de genêt, le Genisla aspala- thoïdes P., — G. acanthoclada DC. d'après Fraas, Synopsis plantarum florae classieae, p. 49; — mais cette papillonacée ne se rapporte point à la description que Pline, Xil, 52, a donnée de l'aspalathe. Le mieux est donc d'avouer, avec Ed. Lefèvre dans la Grande Encyclopédie, « qu'on ne connaît pas la plante qui fournit le bois d'aspalathe. »
Page 422, ligne 19, latiforme, lire: lotiforme.
— 472, — 25 et 473, ligne 4,Ningirsou,lire: Nin-Ghir- sou.
On ne trouvera point de figures dans ce volume ; pour re- médier à cet inconvénient, j'ai renvoyé, toutes les fois que j'ai parlé des mêmes monuments, à l'Histoire de Vart de M. Perrot, ouvrage magistral, auquel je dois tant et qui se trouve dans toutes les bibliothèques. J'ai eu le regret de ne pouvoir citer la thèse de M. Georges Foucart, Histoire de l'ordre lotiforme ; la partie de mon livre, qui traite du même sujet, était imprimée quand a paru ce travail remarquable.
LIVRE PREMIER
LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS
CHAPITRE PREMIER
LA FLORE PHARAONIQUE.
Au nord-est du vaste désert qui va des rivages de l'Atlantique à ceux de la mer Rouge et comprend presque toute l'Afrique septentrionale, s'étend, semblable à une oasis immense, entre les dunes du désert de Libye à l'occident et la chaîne des monts arabiques à l'orient, l'étroite- vallée, qui, peut-être d'un des noms sacrés Hâ- Kou-Phtah — demeure ou château de Phtah — de la ville de Memphis — Mannofri — fut appelée Egypte par les Grecs ^ Formée par les alluvions du fleuve, dont les débordements périodiques la fertilisent, cette <c terre des merveilles » est, suivant l'expression d'Héro- dote^, un « présent du Nil. »
Sorti de la région des lacs intérieurs de l'Afrique, ce fleuve, l'un des plus grands cours d'eau qui existent.
1 G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de V Orient. Paris, 4e éd. 1886, in-12, p. 23. — Id., Histoire ancienne des peuples de VOrf^nt. Paris, 1895, in-8, t. I, p. 43.
2. /Tîs/onae, lib. II,' cap. 7.
L 1
*•
% LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
après avoir reçu les nombreuses rivières qui arrosent la région tropicale comprise entre le 4" et le 9® degré de latitude, coule au nord, sous le nom de Fleuve-Blanc
— Bahr-el-Abyâd — jusqu'à Khartoum, où il reçoit le Fleuve-Bleu — Bahr-el-Azrak, TAstapos de Ptolémée,
— qui lui apporte, avec TAtbara — Tancien Astabo- ras — le dernier de ses affluents, les eaux et les allu- vions des montagnes de TAbyssinie actuelle ^ Se frayant avec peine un passage à travers las rochers qui barrent son cours tortueux, le Nil, arrivé à Abou- Hamed, décrit autour du désert de Nubie un vaste demi-cercle jusquà Korosko ; à partir de cette ville il reprend la direction du nord, qu'il ne quitte plus, et, après avoir franchi une dernière cataracte, celle d'As- souan — l'ancienne Syène, — il entre, au 24® degré "de latitude, dans l'Egypte proprement dite*. Désormais rien n'arrête son cours et ses eaux coulent sans obstacle jusqu'au point où, divisé en deux branches principales; la Canopique et la Pélusiaque, il se jette dans la Méditerranée.
La région qu'enserre la branche pélusiaqufe à l'est et la branche canopique à l'ouest était, à une époque antéhistorique, recouverte par les eaux ; la mer venait alors baigner de ses flots le pied du plateau sablon- neux que domine la grande Pyramide et le Nil se ter- minait un peu au nord de l'emplacement où s'éleva plus tard la ville de Memphis^ Les alluvions du fleuve,
1. Ptolémée, Geographia, lib. IV, cap. 8, tab. 4. — Diimi- chen, Geschichte des alten Aegyptens. Berlin, 1879, in-8, p. 6.
— Cav. Antonio Figari-Bey, Studii scientifici sulV Egilto e sue adiacenze. Lucca, 1864, in-8, vol. I. Introduzione, p. xxiv.
2. Elisée Reolus, Nouvelle géographie universelle. Paris, 1885, t. X, p. 73 et suivantes. *
3. G. Maspero, Histoire ancienne, iR-i2, p. 6.
LA FLORE PHARAONIQUE. 3
en comblant peu à peu le golfe dans lequel il se dé- vft*sait, ont donné naissance au Delta, vaste plaine marécageuse sans cesse grandissant, qui compte au- jourd'hui 23,000 kilomètres carrés et n*a pas moins de 240 kilomètres et demi à sa base*.
Ces dimensions considérables, la vallée du Nil ne les atteint qu'aux bords de la Méditerranée ; à partir de Memphis, sa plus grande largeur ne dépasse pas, y compris la vallée secondaire de Bahr-Yousef, 20 à 25 kilomètres ; aïi sud de Thèbes même, elle n'en at- teint guère que 15; elle se ^rétrécit encore au delà d*Edfou, et jusqu'à Assouaii elle ne compte plus que 3 ou 4 kilomètres en moyenne^ Au-dessous d'Ombosmême la chaîne des hauteurs qui borne la vallée sur la droite, le Gebel Silsileh — le Silsilis des Gfecs — s'a- vance jusqu'aux bords du Nil, et le thalweg se con- fond presque avec le lit du fleuve. Il est encore moins large àAssouan, où les rochers granitiques de la rive orientale, en se prolongeant à travers le Nil, forment la première cataracte. Là finit l'Egypte historique, et les premiers habitants de la contrée y placèrent, avec la limite méridionale de leur pays, les sources du fleuve « deux fois pur et mystérieux », qui le fé- conde'.
Depuis son cotifluent avec l'Atbara, où il quitte la région des steppes, jusqu'à son embouchure dans la Méditerranée, le Nil coule au milieu d'une contrée aride et déserte; à l'exception du fond de la vallée,
1. Elisée Reclus, op. laud,,i.X, p. 93. — Dûmichen,ojo. laud., p. 12, dit 40 milles allemands; Strabon, Géographie, liv. XVII, ch. 6, lui attribuait 1.300 stades.
2. Elisée Reclus, op. laud., t. X, p. 472.
3. Diimichen, Geographische Inschriften, pi. 79.
4 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
que ses eaux recouvrent ^chaque année de leur limon fertilisant, toute la région présente, pendant neuf nï^is de Tannée, Taspect de la stérilité. La rive droite du fleuve, d'Assouan au Caire, est dominée par les monts arabiques ; prolongement des hauteurs qui forment la frontière orientale de la Nubie, ils envoient vers Test de nombreux rameaux, qui les rattachent à la chaîne bordière de Ijl mer Rouge et s'élèvent par place à près de 2,000 mètres. Ces monts sont divisés en plusieurs massifs d'une composition géologiqije différente; l'un d'eux, qui appartient encore à la Nubie, court de Test à l'ouest jusqu'au delà du Nil et donne ainsi naissaffce aux cataractes ^ Plus bas est le massif du Silsileh, entaillé de carrières aujourd'hui abandonnées, d'où sont sortis Ifes matériaux de milliers de temples et de palais.
Les montagnes de la Nubie, ainsi que les hauteurs du désert arabique, sont composées d'un grès quart- zeux, que traversent d'immenses filons de roches pri- mitives^, granit, gneiss, micaschiste, porphyre et dio- rite^ Au nord d'Edfou, les grèî»» font place à des calcaires de divers âges, les uns de la période Créta- cée, les autres de la période éocène ; ce sont des ro- ches crétacées qui se dressent en falaises au-dessus du Nil, présentant avec leurs assises d'aspect monumen- tal, séparées par de sombres ravins, les formes les plus pittoresques. Les dernières roches, qui se termi- nent au Caire même par le Gebel Moqattam, sont presque en entier composées de nummulites et d'au-
1. Elisée Reclus, op. laud., t. X, p. 472-74.
2. Wiedemann, Aegyptische Geschichte, Leipzig, 1884, vol. I, p. 12. — Figari, op. laud., p. 20, 159, 163, 164 et 167.
3. Elisée Reclus, op. laud., vol. X, p. 477.
T.A FLORE PHARAONIQUE. 5
très coquillages unis par un ciment^ calcaire*. Au delà s'étend le désert fle sable mouvant de l'isthme.
A Touest du Nil, les terrains primitifs s'enfoncent sous le plateau nummulitique du désert de Libye, plaine smis fin, parsemée de dunes ©t dont la stérile uniformité n'est interrompue que par quelques oasis lointaines. Atteignant une hauteur de 250 mètres aux bords du fleuve, ce plateau incline .vera l'ouest sa plaine calcaire, que recouvre entièrement un sable quartzeux, et s'a- baisse dans la région des oasis au-dessous du niveau de la Méditerranée*.
Telle est l'Egypte dans son ensemble, une vallée d'une merveilleuse fertilité entre un désert de pierre, qui l'empêche de s'étendre à l'est, et un désert de sable, qui la menace du côté de l'Occident. Le Nil, qui l'a formée, la conserve aussi, e» arrêtant l'envahisse- ment du désert libyqua et en lui fournissant l'humi- dité doublement nécessaire à la végétation dans une contrée où la pluie ne tombe presque jamais. C'est le Nil — le dieu Hapi — « dont les flots, en se répandant sur les vergers, donnent la vie à l'Egypte» ; « maître de tous les germes, stabiliteur des vrais biens, il^crée, comme dit un ancien hymne^ toultes les bonnes choses » . Le génie des habitants devait compléter l'œuvre du fleuve, ce «dieu caché», père du pays qu'ils ont colo- nisé.
D'origine incertatne, mais appartenant, suivant toute
1. J. \^iillîamson Dawson, £'^yp/ and Syria. Their physical features in relation with Bible history. London, 1885, in-12, p. 25.
2. Elisée Reclus, op. laud,, t. X, p. 478. — A. Figari Bey, op, laud., t. I, p. 70.
3. Papyrus Sallier II, ap. Maspero, Histoire ancienne^ in-8, t. I, p. 40-42.
6
LES PLANTES CIIKZ LRS ÉGYPTIENS.
vraisemblance, aux races blanches, qui occupent, de toute antiquité, la région méditerranéenne du conti- nent libyen*, ils se répandirent peu à peu, en se mê- lant peut-être à des colons asiatiques venus à travers l'isthme de Suez, dans ]gL vallée inférieure du NîT*. Cette contrée était loin alors d'offrir l'aspect qu'elle a pris depuis ; le Delta, peut-être encore en formation, était sillonné par les nombreux bras du fleuve et cou- vert de marécages; plus loin les débordements non réglés du Nil laissaient, en se retirant, de vastes éten- dues de terrain submergées', tandis que les parties hautes de la vallée qu'il n'atteignait pas restaient presque stériles. Les eaux du fleuve et des lacs, il est vrai, étaient remplies de poissons, d'innombrables oi- seaux en couvraient la surface ; les fauves en-fréquen- taient les rives, ofi'ratit une proie facile et abondante aux nouveaux habitants ; mais quelles ressources agri- coles ou industrielles trouvaient-ils dans la végétation indigène?
I.
La flore de l'ancienne Egypte n'était pas aussi pauvre en végétaux qu'on l'a souvent répété : sans doute dlb était loin de renfermer les treize cents espèces que
1. Ed. Meyer, Geschichte des alten Aegyptens. Berlin, 1889, in-8, p. 18-23. — G. Maspero, Histoire ancienne, t. I, p. 45.
2. Gardner Wilkinson, The manners and customs of the ancient Egyptians. A new éd. revised by Sam. Bircjj^. London, 1878, in-8, vol. I, p. 2; Max Duncker, Geschichte des Alterthums, Berlin, 1887, in-8, vol. I, p. 11 ; Brugsch, Geschichte Aegyp- tens. Leipzig, 1877, in-8, p. 8 ; Wiedemann, op. laud., p. 21, les font venir de l'Asie antérieure.
3. G. Maspero, op. laud., in-12, p. 17.
LA FLORE PHARAONIQUE. 7
Schweinfurth lui attribue de nos jours*; beaucoup d'entre elles y ont pénétré des contrées étrangères; la plupart toutefois j sont indigènes. Mais ces plantes n'étaient pas réparties également sur le sol de l'E- gypte. C'était dans la vallée du Nil proprement dite, en particulier dans le Delta, qu'on en trouvait le plus grand nombre ; mais la nature de la flore changeait, quand on s'avançait des bords de la Méditerranée aux confins méridionaux de la terre de Qimit, où elle pre- nait le caractère tropical; elle variait encore plus, si l'on quittait les terres inondées delà vallée du Nil pour pénétrer dans le double désert qui la borde. Même d^ns le Delfa elle différait beaucoup, lorsque de la ré- gion calcaire de la Marmaritique, avec sa végétation presque entièrement méditerranéenne, on passait dans la région sablonneuse de l'isthme, couverte d'espèces déjà plus asiatiques*.
Dans le Delta on trouvait en abondance des renon- culacées, des crucifères — Matthiola, Malcomia, Le- pidium, etc., — des caryophyllées, tamariscinées, frankéniacées, malvacées — Alcaea, Abutilon, Hibis- cus, — - des géraniacées, zygophyllées , de nom- breuses papilionacées, — Ononis, Trigmiella, Medi- cagoy MeliloiuSy Trifoliurriy Lotus, Astragahis, Vicia, Lathyrus, — des lythrariées, plusieurs Mesembrian-
1. Sur la flore des anciens jardins arabes de l'Egypte. {Bulletin de l Institut égygtien, n^ 8 (an. 1887), p. 294.)
2. A. Figari, Studii scientiftci sulVEgitto, t. I, p. 203. — P. Ascherson, Florula Bhinocolurea. {Mémoires de V Institut égyptien, t. Il (an 1889), 2« partie, p. 786). — G. Schweinfurth, Pflanzengeographische Skizze des gesammten Nil-Gebiets und der Uferlànder des Rothen Meeres. {Mittheilungen aus Justus Perthes' geographischer Anstalt^ etc. von A. Petermann, 1868, p. 116).
I
8 LKS PLANTKS CHEZ LKS KGYKHKNS.
themum, des ombellifères, des composées variées — telle que le Sphaeranthes suaveolens, corymbifère aquatique au délicieux parfum, des Iniila, Gnapha- lium, Anthémis, Chrysanthemum, en particulier le coronarium, plusieurs Setiecio, des Echinopus, Car^ thamus, Cichorium, PicriSy Sonchus, la Ceruana pra- tensis, astéroïdée particulière à la vallée du Nil*, etc., — des convolvulacées, comme la Cressa cretica, ré- pandue dans toute TEgypte, et de nombreuses espèces du genre type, des Borraginées — Anchusa, Helio- tropium, Echiiim, — des Solanées et des Scrofula- riées, des Labiées, — salvia, Lavejidida, etc., — de beaux Statice, d'abondantes plantaginées et chénopo- dées — Atriplex, Suaeda,Salsola, — des polygonées et des euphorbiacées, le saule africain safsaf, des lilia- cées — Allium, Asphodelus, Muscari — ïAlisma ^, des joncs, comme le Junciis acutus L. — Yasir des textes hiéroglyphiques'; — enfin des cypéracées et de nom- breuses graminées. Parmi celles-ci il faut citer le Panicum obtusifolium, VArwido donax, le Phragmites Isiactty le Sacckanirn aegyptiacum, YEragrostis aegyp- tiaca, des BromuSy etc.; parmi les premières, les Cype- rus papyrus, esculentus, auricomus, alopecttroïdes, ro- tundus, etc., le Scirpus mantimiis^, plantes aquati-
1. G. Schweinfurth, Die letzten botanischen Entdfickungen inden Gràbern Aegyptens. {Botanische Jahràûcher, t. VIII (an. 1884), p. 3.)
2. Victor Loret, La Flore pharaonique, d'après les docu- ments hiéroglyphiques, 2« édition. Paris, 1892, in-8, p. 32.
3. Victor Loret, Recherches sur plusieurs plantes, XII, p. 11. {Recueil de travaux relatifs à la Philologie et à V Archéo- logie égyptiennes et assyriennes, t. XVI).
4. P. Ascherson et G. Schweinfurth, Illustration de la flore d'Egypte, passim. {Mémoires de l'Institut égyptien, t. II, l^e partie (an. 1889), p. 25-180).
LA FLORE PHARAONIQUE. 9
ques qui remplissaient les bas-fonds des marécages et des lagunes que le Nil formait en se retirant, tandis que des lotus blancs et bleus en couvraient la surface. Une partie de ces plantes, surtout celles qui sont particulières à la flore égyptienne \ se retrouvaient dans la vallée moyenne ou supérieure du Nil, ainsi que dans le Fayoum actuel ou même dans les oasis de l'ouest; mais on rencontrait aussi dans ces régions des espèces qui leur appartenaient en propre, tel que les Polygala erioptera. Hibiscus verriicosus, Corchoriis tridenSy Astragalus falcinelluSy Vigna nilotica, Cassia obovata et acutifolia, Potentilla supina, Vahlia vis- cosa^ Vashoiir (Calotropis /?rocerâ!J, asclépiadée véné- neuse qu'on trouve aussi dans les déserts libyque et arabique, les Heliotropium pallens, Solarium coa- gulans, Polygonum limbajium^ Paniciim Petiveri, Andropogon annulatus, Eragrostis nutans, aegyp- tiaca et cynostiroïdes^ ^ Bromus macrostachys, etc^ Sans doute on n'y voyait pas ces forêts, dont, on l'a prétendu*, l'Egypte aurait été couverte à l'origine ;
1. Outre celles qui sont déjà nommées, on pourrait encore citer les Senebiera nilotica, Silène villosa, Mesembryanthe- muni top ticum, Ammania aegypliaca, Psoralea plicata, Trigo- nella hamosa et lacinialay Crépis senecioïdes, Senecio arabi- cuSj Erigeron* aegyptiacum, Conyza Dioscoridis, Echium Rauwolfii, etc. — G. Schweinfurth. Pflanzengeographische Skizze des Nil-Gebiets. (Op. laud., p. 119-120.)
2. Cette dernière espèce « caractéristique du pays de Qimit », appelée aussi Leptochloa bipinnala, est souvent dési- gnée sous le nom de halfa. Berichte der botanischen Gesell- schaft, t. II, p. 371.
3. Illustration de la Flore d'Egypte. (Mémoires, t. II, p. 25- 180.)
4. Ad. Erman, Aegypten und aegyptisches Leben im Alter- thum. Tùbingen, s. d., in-8, vol. I, p. 27.
10 LES PLANTES CHEZ LES I^.GYPTIENS.
néanmoins des espèces arborescentes variées, le saule safsaf, diverses espèces de tamaris — Tamarix nilo- tica, tetragona, arborea, articulata — des acacias, — Acacia nilotica, seyal, tortilis, Ehrenbergiana, — le fi- guier faux-sycomore, sinon le figuier sycomore, qui n'est plus que cultivé aujourd'hui*, et que Schweinfurth croît originaire d'ArabieS presque partout aussi peut- être le dattier, mais à Tétat encore sauvage^, et au sud le palmier doum y croissaient en abondance.
Quelques-uns des végétaux, arbres et plantes herba- cées, de la vallée du Nil, se rencontraient aussi dans les parties non complètement arides du double désert qui la borde. Mais là les choses changeaient; à la fer- tilité du Delta et des terres inondées par le Nil, faisait place une rare et maigre végétation. Ce n*est pas que la stérilité régnât partoui; les déserts libyque, isth- mique et arabique, eux aussi, ont leur flore, celle du Sahara*, caractérisée par des espèces particu- lières, mais qui varient du nord au sud, et sont plus nombreuses à Torient qu'à l'occident de la vallée du Nil. Tout aride qu'il est, le désert libyque est loin cependant d'être dépourvu de toute végétation, dans
1. Illustration de la Flore d'Égypie, p. 141.
2. Verhandlungen der Berliner Gesellschaf't fur Anthro- pologie, Ethnologie und Urgeschichte, an. iSiQl. (Zeitschrift fur Ethnologie, an. 1891, p. 657.)
3. Il y a au Musée du Louvre douze dattes qui paraissent appartenir à la forme non cultivée du Phœnix daclylifera L., sinon à une des espèces non comestibles P. reclinata, P. syl- vfslris ou P. canariensis. Victor Loret et Jules Poisson, Les Végétaux antiques du Musée égyptien du Louvre. (Becueil de travaux, t. XVIF (an. 1895), p. 183). — V Illustration de la Flore d'Egypte signale, p. 147, l'existence du P. canariensis L. dans la vallée du Nil, mais seulement comme cultivé.
4. H. Schirmer, Le Sahara. Paris, 1893, in-8, p. 187.
LA FLORE PIIARAONIQOÊ. 11
les parties où la dune ne porte pas la stérilité et la mort, on rencontre des crucifères, telle que la préten- due rose de Jéricho [Anastatica hierochimtiiia L.*), qu'on retrouve d'ailleurs àTorientde la vallée du Nil, commeàPoccident;*plusieurs tamaris, diverses espèces de Fagonia, plantes delà famille des zygophy liées, les- quelles, avec le genre qui en est le type, affectionnent la région saharienne, des papilionacées aux tiges épi- neuses et presque sans feuilles, comme Vagol [Alhagi mannifenim Desv.), répandu, ainsi que le curieux retem {Rétama rmetam Wehh.), dans les deux déserts égyptiens, plusieurs espèces d'acacias, la coloquinte, quelques composées aux feuilles velues, des plantaginées frutescentes, de nombreuses chénopodées, en particulier du genre Salsola, le Cornulaca monacantha — le hâd — plante favorite des chameaux, des Ephedra, mais surtout des graminées rigides et velues telles que les Aristida, dont une espèce, VAristida Zitte lii ksch., est particulière au désert libyque^
Ces plantes se retrouvent presque toutes dans* le dé- sert arabique, mais il en renferme bien d'autres, comme le Cocculus leaebay ménispermée rampante aux fleurs d'un beau jaune, des crucifères, comme la Farsetia longisiliqua et la Moricandia sinaica, les Recéda Rois- serti et muricata, le Cor chorus antichorus y les Fago- nia latifolia et glutinosa, de nombreuses légumineuses,
1. D'après G. Schweinfurth, la vraie rose de Jéricho est VAstericus pygmaeus Coss., plante du désert arabique. Bulletin de Vlnstitut ëgypiden, n° 4, (ann. 1883), p. 92.
2. Illustration de la Flore d'Egypte, p. 168. On y rencontre aussi entre autres les Aristida ciliata, pungens, plumosa, scoparia, etc. Cf. Gerhard Rohlfs, Drei monate inder libyschen Wûste mit BeitràgenvonP. Ascherson, W. Jordan und K. Zittel. Cassel, 1875, in-8, p. 53 et 71.
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12 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
entre autres des astragales, des acacias — comme les Acacia spirocarpa etalbida — , végétation arbores- cente, qui était représentée aussi par des tamaris — Tamarix passerùioïdes et macrocarpa — , le Pistacia atjlantica, le Balanites aegyptiaca, le Morin'ga aptera et diverses capparidées, comme le Capparis galeata et surtout le'Maerua uniflora^ qu'on rencontre en particu- lier dans le pays des Bisharis, sur les côtes de la mer* Rouge, où il atteint une hauteur de 10 à 12 mètres. Ses rameaux qui retombent en berceau oflFrent aux pâtres un asile recherché contre le^ ardeurs du so- leil*. A ces représentants delà flore arborescente du désert, il faut ajouter le figuier plumeux', qu'on voit escalader les roches porphyriques les plus arides, et le pseudo-sycomore.
Les composées comptaient également de nombreuses espèces particulières à la même région, tels que les Astericus pygmaens et graveolens, VA^hillaea fragran- tissima, les Artemisia herba-alba ^ijtidaîcà, les Ecki- iiopus* spinosus et glaberrirmis, la Centaiirea eryn- gioïdes, les Zollikoferia fallax et massavensis, etc. On y rencontrait aussi des borraginées, scrofulariées et labiées étrangères au désert libyque et à ia vallée du Nil, par exemple les Helioti'opium arbainense, Scrofularia deserti, Salvia aegyptiaca, les Laveyidida midtifîday pubescens et coronopifolia, le Stachys aegyptiaca, la Baîlota damascena, les Teiicrium sinaï- cum et leucocladum, des plantaginées, comme le
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1. G. Schweinfurth, Die letzten botanischen Entdeckungen. (Engler's Botanische Jahrbileher fur Pflanzengeschichte und Pflanzengeographie, an. 1886. Berlin, in-8, p. 4.)
2. A. Figari, op. laud., vol. I, p. 211. \J Illustration de la Flore d'Egypte ne mentionne pas cette espèce.
LA FLORE PHARAOiNIQUE. 13
Plantago stricta, des chénopodées — Atripiex halimiis et leucocladum, Suaeda vermiculata^ Salsola longi- folitty — YEuphorbia dracuyiculoïdes et VAndrachne aspera^ YAllium desertorum, VUrginea uyidulcUa; enfin d'assez nombreuses graminées, comme les Pani- cum Teneriffae et dicholomum^ le Pennisenim orien- tale, le Tragiis Berteroanus, les Atidropogon foveolatusy hirtus et laniger, les Aristida hirtigliimay caloptila, funiculata, Schweinfurthii, VEragrostis ciliaris et le Poa sinaïcaK La flore de cette région avait du être, à l'origine, bien plus riche, surtout en végétaux arbo- rescents que la sécheresse plus grande du climat et la main d'homme ont contribué à faire disparaître depuis de longs siècles ^
II
Quelque variée que soit la flore indigène de l'E- gypte, elle ne pouvait néanmoins, dépourvue qu'elle était des espèces les plus nécessaires à la vie, suffire aux besoins d'un peuple arrivé à un certain degré de culture. Les céréales lui faisaient défaut, depuis le riz, originaire de la région des moussons et resté si long- temps inconnu de l'Asie antérieure, jusqu'au froment et à l'épeautre, dont la patrie incertaine pourrait bien
1. Illustration de la Flore d'Egypte, p. 25-180.
2. Quant aux restes fossiles de la Nicolia aegyptiaca Un- ger, dont on retrouve les débris silicifiés dans le désert situé au sud- est du Caire, ils n*appartiennent pas à la flore égyptienne et Semblent avoir été apportés par les eaux de régions plus tropicales. F. Unger, Der versteinerte Wald bei Cniro. {SU- zungsbevichte der Kaiserlichen Akademie der Wissensêhaflen, t. XXXIII (an. 1858), p. 209-229.)
14 LKS PLANTES CIIKZ LKS ÉGYPTIENS.
être la Mésopotamie ; elle ne possédait pas davantage Torge, natif peut-être aussi de TAsie antérieure, ni le millet, venu, il semble, d'une région plus orientale, ni même le sorgho, encore qu'il paraisse originaire de l'Afrique tropicale *. La plupart des légume^ et nos arbres à fruits étaient également inconnus de TÉ- gypte préhistorique. Aussi pauvre en plantes alimen- taires, la flore égyptienne pouvait encore satisfaire aux r^.res besoins des populations primitives que les* ancêtres des Égyptiens paraissent avoir rencontrées à leur arrivée dans la vallée du Nil et qi^'ils refoulè- rent dans rintérieur du continent*. De race négroïde probablement, restés sans doute encore à l'âge de pierre ^ et, comme toutes les tcibus sauvages, vivant surtout de chasse et de pêche, ils ne demandaient au règne végétal, pour compléter leur alimentation, que quelques fruits sauvages et quelques racines. La val- *lée du Nil les leur offrait. Mais si c'était assez pour ces peuplades inférieures, il n'en était pas de même pour les colons de race supérieure qui leur succé- dèrent. ♦
Sans doute les Rotou, « les hommes » — c'est ainsi que s'appelaient les nouveaux habitants — n'étaient pas
1. A. deCandolle, Origine des Plantes cultivées. Paris, 1883, in-8, p. 284-310.
2. Lepsius, Ueher die Annahme eines sogenannten prehis- torischen Steinalters in Aegypten. (Zeilschrift fur aegyp- tische Sprache (an. 1870), p. 113.)
3. « Es hat eine Steinzeit gegeben, welche weit ûber jede historische Nachricht, weit selbst iiber die Anfànge âgyp- tischer Geschichte zurûckreicht. » W. Reiss, Funde ans der Steinzeit Aegyptens, Berlin, 1890, in-8. (Abhandlungen der Berliner anthropologischen Gesellschaft. Sitzung vom 16 nov. 1889, p. 712.)
LA FLORE PHARAONIQUE. 15
le peuple heureux qu'ont rêvé leurs descendants; divisés en an grand nombre de tribus, dont les nomes de TÉ- gypte pharaonique ont conservé le souvenir, ils durent mettre de longues années à s'élever avi haut degré de civilisation où nous les montre l'histoire la plus recu- lée ; mais s'ils étaient encore étrangers à l'agriculture, à l'époque de leur établissement dans la terre de Qimit, « la terre noire », — c'est sous ce nom que les anciennes inscriptions désignent TÉgypte \ — ils ne durent pas tarder à s'y livrer. Leurs relations avec les popu- lations sémites de l'Asie antérieure les mirent bien vite en possession des céréales et des légumes les plus utiles, originaires de cette contrée ou de la région du Caucase.
Ces plantes alimentaires, quelqu'en ait été le nombre, suffirent sans doute à ces « serviteurs d'Horus » — Shosou Hor — pendant la première période de leur établissement, celle où, partagés en tribus indépen- dantes, ils colonisèrent lentement la vallée du Nil et la mirent en état de recevoir les cultures nouvelles qu'ils lui apportaient; mais quand toute la terre de Qimlteùt été réunie sous un même sceptre, que la Basse- Egypte — To-miri ou pays du Nord — et la Haute- Egypte — To-mî ou pays du Sud^ — formèrent sous Menés un seul empire, celui des Pharaons, les espèces végétales apportées par leurs ancêtres ne purent, pas plus que les plantes indigènes de l'Egypte, contenter les habitants du jeune et puissant Etat ; leurs besoins et leur luxe croissant, ils demandèrent de nouveaux végétaux aux pays avec lesquels ils entrèrent tour à
1. Brugsch, Geschichte Aegyptens, p. 14 et 20.
2. Maspero, Histoire ancienne, in- 12, p. 18.
16 LES PUMES i.HFZ LES ti.lPTIE^S.
tour en relation. Leur agriculiarv>. «iè> longtemps pros- père — elle avait été la corulLtic-Q preniière de la gran- deur de leur empire — fil de nouveaux progrès et s'enrichit d'espaces exotiques raprcrtt^es par les Pha- raons de leurs expé«iilions dans W c-nirê^^s étran- gères, en Nubie et en Ethiopie, dans \*^ irsert arabique et la presqu'île du Sinaï, ainsi que da:i> la Svrie mé- ridionale.
Âmenemhat I, fondateur de la d'>uzième dynastie. se vante, dans un papvrus. d'être le * créateur •. c'est- à-dire sans doute Tintrodacteur de • tmis esp-éces de grains*». A cette époque, comme n:us l'ont révélé les fouilles de M. Flinders Pétrie*, les E^pûens con- naissaient et probablement aussi ouliivaienî d-jâ. outre le dattier, le palmier doum Byi^^fit^ne thfbaka Mart.^, YByphaene argun Mart., p^ilniier de iarallée du désert de Nubie, ainsi que Xhf'*]»*li*j B'jUmii0'< aegypfiaca Del.]. aLrhre de TAfrique trpîoale, le Mi- musops Schimperi Hochst., — le per^ea »:es Anciens d'après Schweinfurth * — indigène dans lAlvssinit* et dans l'Arabie heureuse, où vient aus<i ie carov/oier. que le même botaniste a supposé originaire de ce pavs*. mais qui croît spontanément, daiis t<.uîe la r^gi^n orientale de la Méditerranée \ entîn le lin. importe <ans doute depuis longtemps de la région du Caucase, le
1. Papyrus Sallier, II, pi. I, 7-9, ap. Ma*pero. Hi.<i:iire ancienne, in- 12, p. 95.
2. Kahun, Guroh and Ilawara. London. lS9i>, in-4, p. 49-50.
3. Bulletin de rinsiilut égyptien, n^ 3 ^an. 1882^. p. 67.
4. Bulletin de l'Institut égyptien, n»* 8 i^an. 1887>, p. oO*>.
5. A. de Candolle, Origine des plantef e'»///ir<»'«. p. 27u. — En^er, ap. V. Uehn, Kulturpflanzen. p. 443. le croit encore indigène dans la Cyrénaïque. TAlgêrie et la Sicile.
I.A FLORE PHARAONIQUE. 17
concombre, les radis, les petits pois et la fève, dont la patrie est inconnue, mais presque certainement asiatique.
Ce n'est là probablement qu'une faible partie des végétaux exotiques importés jusqu'au xxx® siècle avant notre ère dans la vallée du Nil ; il est vraisemblable* que les Égyptiens en avaient déjà reçu d^autres, dès le temps de l'ancien Empire. Faut-il ranger parmi ces végétaux, le figuier commun et l'arbre baq^ cultivés, au temps de la douzième dynastie, dans le pays d'Edom, comme nous le savons par le récit du séjour que l'exilé Sinouhit fit alors chez un des chefs de cette contrée ^ Si l'Egypte ne les possédait pas encore, on peut croire que l'invasion des Hyksos dut y introduire ces arbres qu'ils connaissaient et cultivaient peut-être eux-mêmes dans leur pays.
Plus tard, les conquêtes des Ahmessides et des Ra- messides ne purent manquer aussi de coniribuer à enrichir la flore horticole et agricole de l'Egypte; poussées au sud jusqu'aux derniers confins de l'E- thiopie, à l'est jusqu'aux bords de la mer Rouge, au nord au delà de l'Euphrate, elles avaient révélé à ces princes l'existence de nombreuses plantes utiles, étran- gères à rÉgypte, et, comme leurs prédécesseurs, ils durent songer à en introduire quelques-unes dans leur propre pays. Un document célèbre permet de nous faire une idée du soin avec lequel les Pharaons cher- chaient à acclimater en Egypte les végétaux utiles- des contrées étrangères, même de celles qu^ils n'avaient pas visitées.
1. G. Maspero, Histoire ancienne, in-12, p. 97. — Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne, t. IIÎ, p. 133.
I.
18 LES PLA5TES CHK2 LES ÉGYPTIE.XS.
Parmi celles-ci, ily en aTait «ne, lon^emps à demi- fabuleuse \ dont ils aTaient souvent entendu parler', la «terre divine», où Ton recueillait les aromates, que le commerce des caravanes ou la navigation de la mer Rouge^ leur apportait de temps immémorial : le pays de Pount, — la côte occidentale de la mer Rouge de Sonakim à Massouah, plus tard le pays des Somalis et même l'Arabie heureuse*. — La fille deThoutmès I, second roi de la dix-huitième dvnastie, la reine Hats- hopsitou ou Hatasou, résolut d y envoyer chercher quelques-uns de ces végétaux précieux dont elle ne connaissait que les produits. Cinq vaisseaux furent équi^s dans un des ports de la mer Rouge et, comme nous l'apprennent les inscriptions du temple de Deir- el-Bahari, élevé par la souveraine égyptienne en sou- venir de cette expédition*, ils abordèrent au pays de
1. Ije conte da papyrus de Saint-Pétersbourg, qui date du moyen empire, en fait une ile inaccessible gi>uvernée par un serpent à tète humaine ; mais il mentionne déj i la myrrhe, l'encens, les huiles et les arbres précieux qu'on y trouvait. Er.nan. Aegypten, t. Il, p. 671.
2. « La grande déesse de Poun est citée dans le papyrus de l'ancien empire. » E. Chabas, Kludfs sur raniiquiir hisio- rigur. Châlon-Paris, 1872, in-8. p. 149.
3. • Une inscription du régne de Sonkh-Kara de la xi" dy- nastie nous relate l'envoi de vaisseaux à Poun pour recueillir deVofia. * E. Chabas, op. laufl., p. 150.
4. Krall. Das Land Punt. Wien, 1890. in 8, p. 75. — J. Lie- blein, Handcl und Schiffarl auf dem roihen Mcere in allen Zeiten. Leipzig. 1886. in-8. p. 75.
5. Joh. Dùmichen, Die Flotte eîner aegi/ptischei^ Kœnigin a>j4 dem XVII. Jahrhundert vor unserer ZeHrechnung. Leipzig, 18-^^. in-fol., pi. I-XV et p 17-18. — .\ug. Mariette-Bey, Deit-- el'Bahari. Documents iopographiques. historiques et ethno- graphiques recueillis dans ce temple, Paris-Leipzig, 1877, in-4 et '^::a4. in-fol. PI. IV-VH et p. 13-18.
LA FLORE PIIARAONJQUEr 19
Pount; les indigènes n -hésitèrent pas à entrer en rela- tions avec eux ef bientôt les échanges commenjcèrent..
Les Egyptiens reçurent en retour de leurs présents des cynocéphales et des cercopithèques, des lévriers, des peaux de léopards, de Tivoire et de Tor, des aro- mates et de l'encens, toutes sortes de bois précieux du Tonoutri, — »boîs d'ébène, bois taas ou toshp^ bois khisity — enfin trente et un « sycomores à anti », qui, arrachés avec leurs racines et mis dans des cor- beilles, furent transportés en Egypte ^ « Jamais on n'a- vait ramené chose pareille à aucun roi, qui eût été depuis que la terre existe ». Ces riches présents furent portés à Thèbes, et dans une grande fête, célébrée en l'honneur d'Amon, offerts au dieu, « maître de Kar- nak », Les trente et un sycomores à encens furent en- suite plantés dans le jardin sacré, et comme s^ls y eussent repris et grandi, « le monument nous montre, remarque M. Maspero, quelques-uns d'entre eux arrivés à leur taille normale. »•
Cet essai d'acclimatation, s'il est le plus ancien que les «monuments nous font connaître, ne fut ni le pre- mier, ni le dernier qui fut tenté en Egypte*. Il avait été précédé de l'introduction des céréales, puis de lé- gumes et d'arbres à fruits, inconnus dans la vallée du
1. G. Maspero, De quelques navigations des Égyptiens sur les côtes de la mer Erythrée. {R evue hi stor ique^ t. IX (Sin. 1879), p. 24). — Lieblein, op. laud., p. 24-37. ^
2. Une peinture du tombeau de Rekhmara nous montre, parm^les présents apportés à Thoutmès III, un sycomore ou arbre à anti, et Ramsès III rappelle à Phtah, dans le Papyrus Harris, les sycomores d'aromates qu'il avait plantés dans sa ville de Memphis, après les avoir rapportés lui-même des « terres divines » de Pount. Wilkinson, The manners, t. I, pi. II*. — G. Maspero, De quelques navigations, p. 30.
20 LES PUNTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
Nil ; il fut suivi par celle de bien d'autres végétaux rares ou utiles. Commencées dès les premiers temps de son établissement, ces importations se continuèrent jusqu'à la destruction de l'empire des Pharaons et bien au delà : c'est seulement à Tépoque de la domination perse et sous les Ptolémées que la flore égyptienne s'enrichit de plusieurs des espèces végétales Jes plus belles qu'elle ait possédées au commencement de notre ère.
r
CHAPITRE II.
l'agriculture dans l'Egypte ancienne
Aucun document n'est venu nous renseigner sur Tétat de civilisation auquel les ancêtres des Égyptiens étaient arrivés, quand ils s'établirent dans la vallée du Nil ; mais tout fait supposer que, s'ils menaient encore la vie pastorale et vinrent dans leur nouvelle patrie avec leurs troupeaux de chèvres et de bœ^fs, les seuls animaux domestiques qu'ils ont, avec l'àne, — les monuments en font foi — dû posséder tout d'abord, ils ne restèrent pas longtemps étrangers aux occu- pations agricoles ; la nature du pays qu'ils venaient coloniser décida de leur manière de vivre*. Dans une contrée soumise à des inondations périodiques et presque sans pâturages naturels, une existence no- made était impossible, la nécessité de demander à la culture du sol leur nourriture, et celle de leur bétail, contraignit les nouveaux habitants à une vie séden- daire et en fit un peuple de laboureurs^ et la nation la plus ind^ustrieuse que l'ancien monde ait connue.
1. F. Unger, Botanische Streifzûge, (^Sitzungsherichte' der kais. Akademie der^Wissensckaftenj t. XXXVIII, p. 70 et suiv.), admet Texistènce de pâturages, à l'arrivée des ancêtres des Égj'ptiens dans la vallée du Nil, mais il reconnaît en même temps la nécessité où furent les nouveaux venus de se livrer à Tagriculture. ^
2. Ed. Meyer, Geschichte des alten Aegyptens, p. 25.
22 LKS PLANTES CMKZ LKS K^YPIIENS.
Le Nil, non contenu par des digues, dévastait alors la vallée qu'il fertilise aujourd'hui ; de vastes maré- cages, laissés parTinondation, en couvraient les parties basses, tandis que les parties hautes, où elle n'arri- vait pas, restaient arides et impropres à la culture. Il fallait contenir et régler les débordements du fleuve, en amener les eaux bienfaisantes sur les terres sablon- neuses qu'il ne pouvait atteindre et le renfermer dans son lit ; c'est ce qu'entreprirent de faire les nouveaux arrivants*, et, grâce à un système de canaux bien entendu et à une habile distribution des eaux sur tout le territoire, l'Egypte devint une des contrées les mieux appropriées à une agriculture perfectionnée, source première de son étonnante civilisation.
C'est aux générations sans histoire des premiers temps de l'Egypte, aux « serviteurs d'Horus », quB re- vient rhonneur d'avoir commencé les travaux, qui, maî- trisant le Nil, en firent le génie tutélaire et bienfaisant de la vallée qu'il avait ravagée jusque-là; ces travaux, inaugurés à Tépoque des origines de la nation, furent, pendant de longues générations, continués par les Pharaons, qui se succédèrent suc le trône. Menés, le fondateur de l'ancien empire, fit creuser, près de Memphis, une digue qui existe encore et sert de clef aux réservoirs d'inondation de la Haute-Egypte*.
Plusieifrs des plus grands princes de la XII' dynas- tie rivalisèrent avec lui et le surpassèrent. Ousîrtesen I, fils. d'Amenemhat I, le premier d'entre eux, fit cons- truire des digues le long de la rive occidentale du
1. G. Maspepo, Histoire ancienne, '\ïi-\l^ p. 17. — Ed. Meyer, op. laud,, p. 24. •
2. G. Maspero, Histoire ancienne, in-12, p. 43.
L'AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 23
Nil. Amenemhat III alla plus loin ; frappé du peu de résultats que donnaient les réservoirs de faible dimen- sion échelonnés le long du fleuve, il forma le projet de les remplacer ou d'en compléter Teffet par la créa- tion d'un réservoir immense, où l'excédant des eaux, accumulé pendant les années d'abondance, resterait emmagasiné, pour subvenir aux crues trop faibles, menace de stérilité et de disette pour le pays*. Dans une dépressign naturelle du sol, située à l'ouest et à quelque distance du Nil, — le Fayoum actuel, — il établit, au moyen de digues, le4ac artificiel de Miri — le Mœris des Grecs, — et le mit en communication avec le fleuve, à l'aide d'un double canal, pourvu d'écluses, qui permettaient d'y faire entrer les eaux du Nil débordé ou de faire écouler celles qui y étaient accumulées.
Ces entreprises colossales, destinées à faciliter l'irri- gation régulière des terres, peuvent nous donner une idée de l'importance que les Pharaons attachaient à tout ce qui pouvait favoriser l'agriculture. «J'ai fait labourer le pays jusqu'à Abou — Abydos, — dit l'un deux, Amenemhat I, dans une inscription*,... je suis l'ami de Nopri ^ . . LeNil a accordé à mes prières l'inon- dation sur les champs. » Cette inondation était, sous un climat brûlant, la condition première de la fertilité de l'Egypte ; sans elle, le sol était condamné à la stérilité; arrosé, au contraire, parles eaux du fleuve et enrichi par leur limon, il devenait d'une surpre- nante fécondité.
1. G. Maspero, Histoire ancienne y in-12, p. 108.
2. Papyrus S a Hier II, pi. I, 1. 7-9, ap. Maspero, op. laud., p. 95.
3. La divinité des grains.
24 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS,
Sa mise en culture était d'ailleurs de la plus grande simplicité. Quand les eaux du fleuve s'étaient retirées et que les vents du nord-ouest avec les chauds rayons du soleil d'automne les avaient suffisamment asséchés, les Égyptiens donnaient avec un hoyau en bois un simple laboura leurs champs, puis ils y répandaient la semence que des chèvres* — Hérodote dit des porcs^ ce qui ne dut être vrai qu'exceptionnellement et assez tard ^ — venaient ensuite, remplaçant nos herses, fou- ler aux pieds pour la faire pénétrer dans le sol. D'au- tres fois ils se servaient pour labourer leurs terres d'une charrue légère, traînée par deux bœufs \ mais en se bornant à y tracer un sillon peu profond ; tout au plus quelques ouvriers venaient ensuite avec un hoyau écraser les mottes, pour achever de préparer •le sol à recevoir la semence qu'on voulait lui confier. Quoi qu'il en soit, cinq ou six mois après ce labour primitif, les moissons arrivaient à maturité, l'orge d'abord, puis les diverses espèces de froment. On procédait alors à la récolte ; les chaumes, coupés avec une faucille à une certaine hauteur du sol*, étaient
1. Rosellini, Monumenti, t. II, pi. XXXII, 1. — Lepsias, Denkmàler, t. III, pi. XVI. Peinture de Giseh (iv* dynastie), tombe 15.
2. Historiae, lib. II, cap. 14. Hérodote dit que les Egyptiens ne retournaient pas le sol ; mais les peintures des hypogées nous les montrent toujours lui donnant un premier labour.
3. Wilkinson, The mannerSj t. II, p. 100.
4. Rosellini, Monumenti, t. II, pi. XXXII, 2 et 7. — Lepsius, Denkmàlej', t. V, pi. 106. Peinture de Zaouïet-el-Maïétin (v« dy- nastie), tombe 2. — Bas-relief du tombeau de Ti. G. Maspero, Histoire ancienne, t. I, p. 67. — Plus tard on se servit aussi de chevaux, comme on le voit d'après une peinture de Thèbes. G. Ebers, U Egypte, trad. par Maspero, t. II, p. 211.
5. Rosellini, Monumenti, t. II, pi. XXXV, 1 et 2, et pi. XXXVI,
L»AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 25
liés en gerbe, puis portés sur Taire et là foulés aux pieds des bœufs* ou, dans la Basse-Egypte', par des ânes. Le grain était ensuite déposé dans dévastes gre- niers', en attendant qu'on le livrât au commerce ou à la consommation.
Tels étaient les procédés employés par les anciens Egyptiens pour la culture et la récolte des céréales dans les parties de la vallée où les débordements du Nil fournissaient une humidité suffisante à la végéta- tion. Dans les parties insuffisamment inondées ou pour les cultures qui réclamaient de fréquents arrosages, on les semait dans des carrés entourés de rigoles qu*on remplissait d'eau à Taide d'une machine analogue à la shadouf actuelle des fellahs*, simple levier posé sur un support et à l'une des extrémités duquel était attaché une espèce d'auge, qu'on élevait ou abaissait par un mouvement de bascule. Souvent aussi, travail plus pénible, on puisait directement l'eau dans les bassins ou réservoirs avec des cruches qu'on transpor- tait, fixées aux deux extrémités d'une espèce de joug, au lieu qu'il fallait arroser. C'est ainsi qu'on voit sur une peinture de Béni-Hassan" deux jardiniers, dont le premier a l'un de ces jougs posé sur les épaules, tandis que le second est représenté incliné, remplis-
2. — Lepsius, Denkmâler, t. IV, 106. Peintures de Zaouïet-el- Maïétin, tombe 2.
1. Rosellini, Monumenli, t. II, pi. XXXIII, 2 et 3.
2. Wilkinson, The mannerè, t. Il, p. 101.
3. Rosellini, Monumenti, t. II, pi. XXXIV, 2.
4. Wilkinson, The manners of the ancienl Aegyptians, t. I, 281. — Mémoires publiés par les membres de la mission ar- chéologique française au Caire, t. V, fasc. IV, p. 607, pi. 1.
5. Champollion, Les Monuments de l'Egypte et de la Nubie, t. II, pi. 185.
26 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
sant avec Teau de ses cruches les rigoles de son jardin.
I.
Les Céréales.
Des céréales, cultivées dans TÉgypte pharaonique, le froment était de beaucoup la plus répandue; il avait probablement été importé dans la vallée du Nil dès les premiers temps de la colonisation de cette région par ses nouveaux habitants ; en tout cas il n*y était pas indigène ; mais il s'était bien vite acclimaté dans cette contrée, où il trouvait les mêmes conditions de végétation que dans son pays supposé d'origine, la région de l'Asie antérieure, dont la Mésopotamie est le centre*, et sa culture devint une des sources principales de la richesse et de la prospérité de TÉgypte. De temps immémorial elle avait été, comme nous le montre l'his- toire de Joseph', le grenier où venaient s'approvi- sionner les peuples voisins menacés par la disette. Pendant deux mille ans sa fertilité ne se démentit pas ; après son asservissement à Rome, elle expédiait encore chaque année vingt millions de boisseaux de froment en Italie ^
1. Unger, Sitzungsben'chte, etc., t. XXXVIII. (1859), p. 79. — A. de Candolle, Origine des plantes cuUivéeSy pi. 288.— «Je considère comme la patrie vraisemblable du froment la région qui s'étend du Caucase, de la mer Caspienne et de la Perse à la mer Méditerranée et à la mer Rouge. »Fr. Kornicke, DieArten und Varietàten des Gelreides. Bonn, 1885, in-8, p. 34.
2. Genèse, cap. XLI, v. 57. Sous Rhamsè^ I, on voit égale- ment les Khiti venir s'approvisionner en Egypte pendant une disette.
3. Dr. A. Thaer, Die alt-àgyptische Landwirthschaft. Ein
L'AGRICULTURK DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 27
Le froment, qu'on a trouvé dans les tombes les plus anciennes de TEgypte et dont tous les musées possè- dent des échantillons, ne diffère point de Fespèce de blé ou froment cultivée de nos jours * ; c'est le Triti- cum vulgare Vill. ; il portait dans la langue hiérogly- phique le nom de sou, copte souo^. La race connue des anciens Egyptiens était le blé dur [Triticum durum Desf.), Vemraï des Coptes ^ Il faut ajouter qae les artistes pharaoniques ont représenté les épis de fro- ment, parfois sans barbes, le plus souvent avec des barbes*: quelles variétés avaient-ils en vue dans cette double représentation ? C'est ce que je ne saurais dire.
Le Triticum vulgare n'était pas la seule espèce de fro- mentcultivéedansl'Egypteancienne; Alph-deCandolle*^ "h cru reconnaître le gros blé ou blé poulard {Triiiciun turgidum L.) parmi des graines tirées de cercueils.de momies. Unger^a aussi prétendu en avoir découvert des fragments dans une brique d'El-Kab. On vient d'en 4-rouver quelques grains parmi les échantillons de blé .conservés au Musée du Louvre; ils se distinguent par leur aspect corné et leur teinte rougeâtre. Comme les anciens Égyptiens divisaient le froment en sou blanc et en sou rouge, M. Victor Loret incline à voir
Beitrag zur Geschichte der AgricuUur. Berlin, 1881, in-8, p. 18.
1. Schweinfûrth' Ueber Pflanzenreste, etc. {Berichle der deutschen hoianischen Gesellschaflj t. II (an. 1884), p. 370.)
2. Victor Loret, La flore pharaonique, p. 23, n® 13. — Schweinfurth, Zeitschrift fur Ethnologie, an. 1891, p. 655.
3. Victor Loret, op, laud., p. 23, n® 14.
4. Rosellini, Monumenti, pi. XXXIII, 1 et 2, représente avec des barbes les épis qui sont répandus sur Taire, sans barbes ceux qui Sont encore sur leurs tiges.
5. Origine des plantes cultivées, p. 288.
6. Sitzungsberichte, etc., t. XLV (an. 1862), p. 79.
28 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIEN^
dans ce dernier le gros blé, tandis que le sou blanc serait le blé tendre*. Il est probable que le blé poutard aura pénétré en Egypte à l'époque de la domination des Hiksos ; très répandue de nos jours dans la vallée du Nil, cette espèce semble y avoir été beaucoup moins cultivée autrefois, encore que Unger incline', il est vrai, sans en donner de preuves, à Ty supposer indigène.
L'épeautre [Triticum spelta L.) était-il aussi cultivé en Egypte? Unger Ta admis, en s*appuyant sur le témoignage des auteurs classiques. Malheureusement ce témoignage n'est rien moins que clair, Hérodote', par exemple, dit bien qu'outre le froment (xupéç) les Egyptiens cultivaient encore Volyra{iXjpx),que « quel- ques-uns appellent zeia (Çs(a) )S mais quelle céréalef l'historien grec désigne-t-il par les mots olyra ou zeia? Tout ce qu'il nous en apprend, c'est que les Égyptiens s'en servaient pour fabriquer leur pain, et, fait bien propre pour surprendre, il ajoute qu'ils regar». daient comme une honte de se nourrir de froment, ainsi que d'orge. Il semble d'après cela 'que Volyra ou zeia était assez différent du froment ; mais c'est tout ce que nous en pouvons conclure. Théophraste connaît aussi le nom zeia, de même que celui d'olyra, mais il mentionne de plus une autre céréale qu'il appelle tipha {'Zior^ * et qu'il regardait, au rapport de Galien, avec la zeia, comme ressemblant le plus au fro-
1. Victor Loret et Jules Poisson, Les vfigélaux antiques du Musée du Louvre. (Recueil de travaux, t. XVII, p. 180.)
2. Sitzungshtrichte, etc., t. XXXVIII (an. 1859), p. 79.
3. Historiae, lib. Il, cap. 36.
4. Historia planlarum, lib. II, cap. 4, 1 et lib. VIII, cap. 4, 1.
L'AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 29
ment. Ce dernier nous apprend* que Dioclès plaçait, au point de vue des qualités nutritives, Volyra et la tipha immédiatement après le froment, et qu'il en faisait deux espèces différentes, tandis que Mnésithèe les regardait comme une seule et même espèce, mais en distinguait la zeia^ qui pour lui était une céréale des pays froids. Dioscoride*, qui ne paraît pas connaître la tipha, dit que Volyra donne une farine plus gros- sière que la zeia; quant à cette dernière il y en aurait deux variétés, qu'on pourrait peut-être identifier avec les T, monococcum L. — notre blé locular ou engrain — et T, dicoccum Schrank — - Tamidonnier — simples races peut-être de Tépeautre. Pline ^ qui mentionne les noms de la zeia, de Volyra et de la tipha, ne donne aucun renseignement sur les plantes qu'ils dé- signent.
On voit combien la question est obscure. Dans une étude sur « l'histoire des céréales », Fink* arrive à cette conclusion que les Anciens ne savaient pas ce que c'était que la zeia et qu'on ne voit pas quelle diffé- rence existait entre Volyra et la tipha, mais qu'on peut, avec Sprengel, regarder la dernière comme étant
l'engrain [T. monococcum L.)*. On n'a point rencontré
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l De alimenlorum facuUatibus, lib. I, cap. 13. Ed. Kûhn. (Medicorum graecorum opéra. Lipsiae, 1823, t. VI, p. 512.)
2. De materia medica, lib. II, cap. 111 et 113. . 3. Hisloria naturalis, lib. XVIII, cap. 19 (6) et 20 (10).
4. Ueber die odteren Geschichtender Gelreidearten,(Abhand' lungen der kôn. Akademie der Wissenschaften zu Ber4in, an. 1826, p. 76.)
5. Fr. Kôrnicke, op. laud., p. 77, croit que les mots olyra et zeia servaient également à désigner l'épeautre, mais que le second de ces noms se perdit et que le mot olyra persista seul, et p. 109, il regarde tipha comme le nom grec de l'en- grain. •
30 LES PLANTES CHEZ LES I^T.YPTIENS.
cette dernière céréale dans les hypogées égyptiens, mais Schweinfurth a reconnu des épis et des grains de l'amidonnier (T. dicoccum Schrank), au milieu d'offrandes trouvées par M. Maspero dans une tombe de Gébéleïn* ; ils appartenaient à la variété tricoccum. Il est donc probable que cette espèce était cultivée dans TEgypte pharaonique. L'épeautre proprement dit y fut-il aussi connu et cultivé ? Unger a prétendu en avoir trouvé des grains dans des tombes antiques*, mais Schweinfurth a affirmé ne Tavoir jamais ren- contré parmi les restes végétaux des hypogées égyp- tiens ; de CandoUe a nié également que cette 'céréale ait été connue des contemporains des Pharaons '.
Il existe un mot copte bâti ou bote, donné comme équivalent du grec oXupa et de Thébreu kussemet *, qu'on traduit d'ordinaire par épeautre; Schweinfurth con- sidère ce nom comme désignant plutôt l'amidonnier, Vemmer des Allemands {T. dicoccum Schr.), espèce qu'il regarde d'ailleurs comme une simple variété de l'épeautre ; elle aurait, ajoute-t-il, été trouvée par Th. Kotschy à l'état réellement sauvage sur les flancs de rHermon\ Il y aurait eu aussi, dit-il, d'après une communication de M. Brugsch, deux espèces de bôti^ le bâti blanc et le bâti rouge ; mais il ne nous fait point connaître en quoi elles pouvaient différer. Le
1. Bulletin de VInstitut égyptien, n» 7 (an. 1886), p. 420 et 424.
% Schreiben von Dr. Steudner : Ueber die Flora in tmd um Alexandrien. (Petermanns Mitlheilungen, an. 1861, p. 310.).
3. Origine des plantes cultivées, p. 291.
4. Une Scala traduisant bâti par al-hommos ; pois chiche, ou al-dourâ : sorgho, on voit que la signification de boti est loin d'être certaine.
h!^Zeitschrift fur Ethnologie, an. 1891, p. 655.
L'AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 31
ôd^î servait à désigner le mois de lybi, — le tubi in calendrier copte, — qui va du 17 novembre au 16 dé- cembre * ; ce mois était personnifié sous la figure d'un homme, tenant comme emblème un épi de la main droite, ce qui permet de conclure que cette céréale était déjà arrivée à sa maturité et montre avec quelle rapidité elle croissait.
Après le froment, Torge — ati — occupait la première place parmi les céréales de la vallée du Nil ; comme lui, il y avait, à une époque antéhistorique, été im- porté de TAsie antérieure, où on Ta, sur les points les plus divers, rencontré à l'état spontané une de ses variétés, Torge à deux rangs {Hordeum distichon L.)*. Les Egyptiens en connaissaient plusieurs races. Unger a découvert des fragments de Torge ordinaire [Hor- deum vulgar eh,) dans une brique d'El-Kab (Eileithyia)\ ainsi que de Torge à six rangs [H, hexastichon L.) dans une brique de la pyramide de Dahshour* , contem- poraine de la XIP dynastie. Parmi les mets funèbres d'une tombe de Saqqarah, qui date de la cinquième dynastie, Mariette a trouvé une coupe remplie d'épis d'orge à moitié brisés et décomposés, que Schwein- furth regarde comme appartenant à l'espèce vul- gaire*. Les épis et les grains d'orge trouvés parmi
1. Schweinfurth, Zeitschrîfi fur Ethnologie^ an. 1891, p. 654.
2. A. de CandoUe, op. laud., p. 295, lui attribue pour patrie la région qui va de la mer Rouge au Caucase et à la mer Caspienne. L'espèce sauvage {Hordeum spontaneum C. Koch), dit Fr.. Kôrnicke, op. laud. y p. 141, a été trouvée dans la région qui s'ételid du Caucase à la Perse.
3. Silzungsberichte, t. XLV (an. 1862), p. 79.
4. Silzungsberichtey t. LiV, 1 (an. 1866), p. 40.
5. Berichte der deulschen botanischen Gesellschaft, t. II (an. 1884), p. 370. — Bulletin de V Institut égyptien, n» 5 (an. 1884), -p. 4.
32 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
les offrandes découvertes par M. Maspero dans les anciens tombeaux de Gébéleïn appartiennent, au con- traire, à l'espèce à six rangs [B. hexastichon L.)*. Le Musée de Boulaq renferme aussi plusieurs morceaux de pâte faite de grains d'orge — Schweinfurth ne dit pas de quelle variété — grossièrement moulus*. On a même découvert, dans les fouilles d'Abd-el-Gournah, autour du cou de la momie d*un égyptien du nom de Kent, une espèce de guirlande composée de grains d'orge à moitié germes*; mais Schweinfurth, qui en a fait mention, n'a pas déterminé l'espèce à laquelle ils appartiennent. M. Flinders Pétrie a découvert à Ka- houn* des grains d'orge plus petits que ceux des variétés cultivées de nos jours. Les Égyptiens distin- guaient deux espèces d'orge, comme de blé, Vati blanc et Vatirouge^\ mais nous ignorons ce qui en faisait la différence.
Wilkinson® et Unger\ à l'opinion desquels se sont rangés LepsiusS Erman* et Franz Wœnig*°, ont cru reconnaître dans les représentations de scènes cham- pêtres de Thèbes et d'El-Kab, ainsi que parmi des
1. G. Schweinfurth, Sur les dernières trouvailles, etc. Bulletin, n° 1 (an. 1886), p. 420. Le Musée du Louvre ren- ferme aussi plusieurs centaines de grains de cette espèce. Recueil de travaux, t. XVII (an. 1895), p. 180.
2. Bulletin de VInstitut égyptien, n® 5 (an. 1884), p. 4.
3. Botanische Jahrhûcher, VIII (an. 1886), p. 12. Kent paraît avoir vécu au temps de la x« dynastie.
4. Kahun, Gurob and Hawara, p. 30, 2.
5. Victor Loret, op. laud., p. 23, n^ 18.
6. The manners and customs, t. II, p. 427 et 428.
7. Sitzungsherichte, t." XXXVIII Xan. 1859), p. 99.
8. Denkmàler, t. III, pi. 78.
9. Aegypten, t. II, p. 578.
10. Die Pflanzen im alten Aegypten, p. 172.
L'AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 33
offrandes de Saqqarah et de Gizeh, une autre céréale dont Hérodote et Théophraste ne parlent pas, et que Pline a mentionaée le premier \ le sorgho, ar» dourah — Holcus ou Androgopogon sorghum Brotero, Sor- ghum mdgare Persoon,' — cultivée aujourd'hui sur une grande échelle dans la Haute-Egypte, la Nubie, TAbyssinie et le Soudan. Malheureusement les pein- tures que Ton invoque ne donnent aucune idée du dourah; la plante qu'elles représentent ne lui ressem- blent ni par la hauteur des chaumes, ni par la forme des épis, courts et arrondis dans la céréale de ces peintures, tandis que ceux du sorgho s'étalent en panicule.
Ce qui a pu faire supposer qu'il s'agit de cette cé- réale, c'est la manière dont la récolte en est repré- sentée ; d'après une peinture d'El-Kab on ne coupe point la plante comme on le faisait pour l'orge ou le froment, à l'aide d'une faucille, mais on l'arrache avec ses racines, et on en sépare les grains au moyen d'une espèce de séran. Comme l'a dit Schweinfurth, il s'agit tout simplement de la récolte du lin *. Rosellini avait rapporté d'une tombe de Thèbes des s.emences parmi lesquelles Hannerd crut découvrir des grains de sor- gho"^; mais depuis on a mis ce fait en doute*. Picke- ring prétendait aussi avoir vu dans une chambre funé- raire de Saqqarah des tiges de dourah mêlées à des fragments de papyrus, mais elles n'auraient remonté
1. « Milium intra hosdecem annosex India in Italiam invec- tum est, nigrum colore, amplum grano, harundinaceum cul- mo. Adolescit ad pedes altitudine septem, praegrandibus co- mis : jubas vocant. » Lib. XVIII, cap. 55.
2. Zeitschrift fur 'Ethnologie, an. 1891, p. 654.
3. Sitzungsberichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 100.
4. S. Birch, ap. Wilkinson, op. laud., t. II, p. 427, note..
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34 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
qu^aù temps de la domination romaine*. Schweinfurth n'indique point cette céréale parmi les plantes in- digènes de rÉgypte*. On connaît deux espèces de sorgho, cultivées de nos jours dans la vallée du Nil, le sorgho vulgaire, le dourah des Arabes, et le sorgho sucré [Sorghum succharatum P.), mentionné, suppose- t-on, dans la Bible sous le nom de dokhaii, le dokhn des Arabes ; de Candolle admet que c'est là Tespèce décrite par Pline; il la croit originaire de TAfrique tropicale®; le dourah n'avait peut-être pas néanmoins été importé de cette région en Egypte, et Pline Ty fait venir de Tlnde.
Outre ces céréales, Unger a mentionné encore» comme appartenant à la flore de l'ancienne Egypte*, le Pennisetiim typhoideum DC, le Panicum milia^ ceum L., dont l'origine est obscure, et le Panicum italicum L., qui parait indigène de l'Asie orientale \ Mais le botaniste viennois avoue lui-même qu'on ne sait rien de certain sur l'ancienne culture du Pennise- tum dans la vallée du Nil, et le passage d'Hérodote sur lequel il s'appuie pour prouver celle du millet ne paraît guère s'appliquer à l'Egypte. Quant au panicaut d'Italie, Charles Pickering* qui, à la vérité, ne se pi- quait guère d'exactitude, croit l'avoir reconnu dans les peintures de la tombe de Ramsès et à El-Kab * ;
1. « I hâve seen dourra stems intermingled with those of the Papyrus in a parce! exhumed at Saccara, possibly as ancient as the time of the Romans. » The races of man, p. 399.
2. Illustralion de la Flore d'Egypte, p. 163.
3. Origine des plantes cultivées, p. 307.
4. Sitzungsherichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 100.
5. A. de Candolle. op. laud., p. 303 et 305.
6. The races of man, p. 376.
L'AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 35
mais son témoignage est resté isolé. Une brique dé cette dernière localité, il est vrai, examinée par Unger*, renfermait, aflSrme-t-il, des caryopses d'un panicaut; mais comme il n*y avait pas de graine, il n'a pu en déterminer Tespèce et rien ne dit que cfes débris appartiennent à Tune des deux précédentes.
Au cours de recherches ultérieures S Unger a cru encore découvrir des graines d'ijne autre céréale, VEragrostis ou Poa ahyssinica Link, dans deux briques de Dahshour et de Tell-al-Maskhouta; cette plante cul- tivée fréquemment aujourd'hui en Abyssinie, donne un excellent pain ; mais Schweinfurth préfère rapporter à VEragrostis aegyptiaca Link, espèce non alimentaire, les grains étudiés par le botaniste viennois ^ ; on peut donc mettre en doute que r^. abyssinica Link ait été réellement cultivée dans l'ancienne Egypte. ^ Il faut rapprocher des céréales utilisées dans la vallée du Nil pour la nourriture de l'homme l'avoine rigide {Avena strigosa gchreb.); M. Flinders Pétrie en a trouvé quatre grains, mêlés aux offrandes d'orge, dans la nécropole de Kahoun (XIP dynastie)*; il en a découvert aussi des restes dans le cimetière gréco- romain de Hawara^ Cette espèce n'a pas été trouvée à l'état spontané et A. de CandoUe la regarde comme une simple variété de l'avoine cultivée ordinaire* ; on la rencontre parfois encore aujourd'hui en Egypte
1. Sitzungsherichle, t. XLV (an. 1862), p. «l.
2. Sitzungsherichie, t. LIV (an. 1866), p. 42 et LV (an. 1867), p. 202.
3. Victor Loret, La Flore pharaonique , p. 21, n» 11.
4. Kahun, GuroS^and Hawara, p. 50.
5. Hawara, Biahmu and Arsinoë, p. 49.
6. Origine des plantes cultivées, p.*301.
36 LES PUNTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
«
dans les champs abandonnés, suivant Percy Newberrj*; mais ce n'est pas une raison pour qu'elle y ait été - cultivée autrefois. L'était-elle en Asie-Mineure, ainsi que parait le supposer le botaniste anglais ', en l'iden- tifiant avec le ^psixo; — l'avoine — dont parle Galien ^ comme d'une plante abondante dans cette contrée et en particulier dans la Mysie, au-dessus de Pergame ? « Il sert, dit le médecin grec, d'aliment aux chevaux, non auxhommes, excepté toutefois en temps de disette, où l'on en fait alors du paiià ». Évidemment rien n'indique que le Bromos de Galien fût VAvena stri- gosa ; mais que cette espèce ou une autre ait été cultivée en Mysie, c'est probablement d'Asie que l'avoine rugueuse a été importée dans la vallée du Nil.
II.
Plantes fourragères.
Possesseurs de troupeaux et de bêtes de somme d'espèces diverses, les Égyptiens furent naturellement obligés de cultiver des plantes fourragères propres à nourrir ces nombreux animaux pendant la durée de l'inondation, comme à la fin de la saison sèche ; '\Vy avait là pour eux une source nouvelle d'occupations agri- coles, auxquelles on a jusqu'ici fait trop peu attention.
1. Il faut dire toutefois que Schweinfurth ne la mentionne pas comme indigène dans Vllluslration de la Flore d* Egypte.
2. Hawara^ Biahmu and Arsinoë, p. 4^.
3. De faenUatibus alimenlorum y \ib. l, cap. 14, éd. Kiihn, t. VI, p. 522. •
L'AGRICULTURE DANS L'ï^:GYPTE ANCIENNE. 37
Ce furent des légumineuses surtout qui, dès les temps les plus reculés, furent employées à cet usage, comme elles servent encore chez nous. Parmi celles que nous ont fait connaître les fouilles archéologiques ^il fadt mentionner le trèfle d'Alexandrie, la yesce et la gesse cultivées, ainsi peut-être que la gesse velue, enfin le pois des champs.
M. Flinders Pétrie a découvert seize graines de trèfte d'Alexandrie (Tn/o/mm Alexandrinnm L.), àKa- houn*; cette plante, originaire de TAsie-Mineure ^ avait donc été importée en Egypte dès le temps de l'ancien empire '; elle y existait sous la XIP dynastie et elle n'a pas cessé d'y être cultivée depuis ; comme à Kahoun, des graines de ce trèfle ont été trouvées aussi par le même égyptologue dans la nécropole gréco- romaine de Hawara*.
M. Flinders Pétrie a également découvert des graines — huit — de pois gris [Pisiim arvense L.) àKahoun^ ; il en a aussi rencontré, ce qui est moins surprenant, dans la nécropole de Hawara ^ Avant lui, Unger avait re- connu des fragments de cette légumineuse dans une brique de Dahshour', qui remonte à l'époque de la XIP dynastie; on ne peut guère douter dès lors que le pois gris n'ait été, de même que le petit pois, nous le
1. Kahvn, Guroh and Hawara, p. 50.
2. A. de Candolle, op. laud., p. 85.
3. Schweinfurth, Zeilschrift fur Ethnologie^ an. 1891, p. 666, qui croit le trèfle d'Alexandrie originaire de la pres- qu'île des Balkans, n'admet pas qu'il ait pu être importé en Egypte avant l'époque gréco-romaine.
4. Hawara, Biahmu and Arsinoë, p. 52.
5. Kahun, Gurob and Hawara, p. 50.
6. Hawara, Biahmu and Arsinoë, p. 52.
7. Sitzungsherichte, t. LIV, 1 (an. 1866), p. 43.
38 LKS PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
verrons, cultivé très anciennement en Egypte. Il semble d'après cela qu'il soit bien plutôt originaire du Cau- case, que de la Péninsule italique, ainsi que l'a cru A. defîandolle*.
Une autre légumineuse, originaire de la région si- tuée au midi du Caucase et de la Caspienne*, la gesse cultivée [Lathyrus sativus L.) paraît bien aussi avoir été connue dans l'ancienne Egypte. Son nom copte pi- houf semble à M. Victor Loret' d'origine hiérogly- phique. Schiaparelli a trouvé des graines de cette gesse dans la nécropole de Drah-Abou'1-Neggah ; mais Schweinfurth a mis en doute leur ancienneté*. M. Mas- pero en a découvert aussi dans les tombes de Gébé- leïn^ relativement récentes, il est vrai. Des restes de cette plante ont été rencontrés également par M. Flin- ders Pétrie, dans la nécropole gréco-romaine de Hawara^ ♦
Toutefois comme la gesse se rencontre souvent à l'état subspontané dans les moissons, on peut se de- mander si les graines, trouvées dans ces tombes, pro- venaient de pieds sauvages ou cultivés. On pourrait faire aussi la même remarque au^sujet des gousses et des gi'aines de gesse velue {Lathyrus hirsutus L.) re- cueillies aussi par Schiaparelli dans les tombes de Drah- Abou'l-Neggah'^; mais Schweinfurth n'admet pas leur
1. Origine des plantes cultivées^ p. 262.
2. A. de Candolle, op. laud., p. 88.
3. La Flore pharaonique^ ^. 94, n*^ 159.
4. Bulletin de VInstitut égyptien, n» 6 (an. 1885), p. 265. — Botanische Jahrbilcher, t. VIII (an. 1886), p. 6.
5. Bulletin de l'Institut égyptien, n® 6, p. 260. — Botanische Jahrbûcher, t. VIII, p. 3.
6. Kahun, Gurob and ïlawara, p. 47, 2.
7. Bulletin de VInstitut égyptien, n° 6, (an. 1885), p. 265. — Botanische Jahrbilcher, t. VIII, p. 6.
L'AGRICULTURE DANS L'KGYPTE ANCIENNE. 39
authenticité et croit qu'elles proviennent de battages récents. On ne peut dès lors qu'hésiter à considérer cette espèce comme ayant été anciennement cultivée en Egypte.
La vesce commune ( Vicia sativa L.), au contraire, l'y était-elle réellement? Schweinfurth a trouvé, dans une armoire du musée de Boulaq, un fragment de gousse de cette papilionacée provenant des fouilles de Drah- Abou'l-Neggah*; Unger en a découvert aussi des dé- bris dans une brique de la pyramide de Dahshour*, Cette
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plante existait donc en Egypte à une époque reculée ; mais y était-elle cultivée ou y croissait-elle sponta- nément? C'est là une question qu'il est difficile de ré- soudre dans l'état actuel de nos connaissances en bota- nique égyptologique, surtout à cause de la facilité avec laquelle la vesce devient spontanée. On la rencontre dans presque toute l'Asie antérieure et jusque dans rinde^; on comprend qu'elle ait pu facilement péné- trer en Egypte.
Ces papilionacées ne furent pas les seules plantes employées comme fourrages par les anciens Égyptiens ; sans parler des céréales, comme l'orge, dont la paille, sinon le grain, dut leur servir pour cet usage; ils eurent recours, dans le même but, à bien d'autres représen- tants de la flore indigène. Théophraste dit même, sans doute en exagérant, que toutes les plantes du pays servaient également de fourrages aux bœufs et aux brebis. Mais il en cite deux qui, paraît-il, étaient sur- tout employées comme tels :
1 . Bulletin de V Institut égyptien, n^ 5 (an. 18S4), p. 10,
2. Sitzungsherichte, t. LIV, 1 (an. 1866), p. 54.
3. A. de CandoUe, Origine des plantes cultivées, p. 86.
i L.
iO LKS PLA.NTKS CIIKZ LKS KGYIM'IENS.
« Il y a, dit-il*, une plante qui croît spontanément et en abondance au milieu des moissons , on en re- cueille lasemence, quand on sarcle celles-ci, et en hiver on la dépose dans la terre humide. Elle lève et pousse rapidement; on coupe alors la plante, on la fait sé- cher et on la donne aux bœufs, aux chevaux et aux bêtes de somme. La graine est de la grosseur du sé- same, mais ronde, de couleur verte et exceptionnelle- ment bonne. »
Sprengel' a cru reconnaître dans cette plante le Cor- chorus aestuans L. ; mais cette tiliacée n'est mentionnée
0
dans la flore d'Egypte, ni par Schweinfurth, ni par Delile ; peut-être est-ce le Corchorns trilocidaris L. ou antichorus Raeusch'. Il est difficile d'ailleurs de se prononcer d'après une description aussi vague que celle de Théophraste. Quant à la seconde plante mention- née par le naturaliste grec, elle semble bien avoir été une graminée :
c( Il croît, remarque-t-il*, dans les lagunes et les marécages une plante fort précieuse pour la nourri- ture du bétail; elle se mange verte et en hiver on la donne sèche aux bœufs qui travaillent ; ils s'en trou- vent très bien, même quand ils ne mangent rien autre chose. »
Sprengel a supposé qu'il s'agissait du Panicum ap- pressura Lam. ou grossarium L.» espèces qui ne sont mentionnées, ni par Delile, ni par Schweinfurth, ni
1. Historia plantarum^ lib. IV, cap. 8, 14.
2. Theophrasls Naturgeschichte der Gexuàchse ûbersetzt und erlàutert, ap. Fr. Woenig, op. laud., p. 134.
3. Illustration de la Flore d'Egypte, p. 53. — Boissier, Flora orientaliSy t. I, p. 846.
4. Historia plantarum, lib. IV, cap. 8, 13.
L'AGlUGLLTUliK DANS L'KGYPTE ANCIENNE.
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par Boissier; mais il peut bien se faire qu'il s'agisse d'un panicum, peut-être le*jP. paspaliodès Pers.,*(P. geminatum Forsk.), ou du Sacchai'um aegyptiacum Willd.\ plantes communes dans les marécages de l'Egypte.
III.
Plantes industrielles.
A côté des céréales et des plantes fourragères, les plantes industrielles occupaient une place considérable dans Tagriculture égyptienne; la plus grande était prise par le lin. D'une origine incertaine, il avait sans doute été importé de l'Asie antérieure dans la vallée du Nil^. Il y apparaît à l'époque la plus reculée. Les peintures tombales des Pharaons de la XII® dynastie à Kom-el-Ahmar et à Béni-Hassan* nous font assister aux diverses scènes de sa récolte et au rouissage du lin, ainsi qu'au filage et au tissage de ses produits; il était à cette époque et probablement depuis longtemps déjà employé à la fabrication des étofl'es. L'examen microscopique a montré que les tissu,s dont sont enve- loppées les momies étaient en pur lin', et Hérodote nous apprend que les prêtres ne devaient porter que
1. Illustration de la Flore d'Egypte, p. 159 et 163. — Boissief, Flora orientalis, t. V, p. 436 et 454.
2. A. de Gandolle, op. laud., p. 97 et 101. — Victor Hehn, Die Kullurpflanzen, p. 161.
3. Rosellini, Monumenti deW Egilto, t. Il, pi. 35,41, 42.
4. H. Brugsch, Ueber die àgyptischen Benennungen fur Sindon und Byssus. (Allgemeine Monatschrift. Braunschweig, 1854, in-8, p. 633.)
42 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
des vêtements faits avec ce textile*. On a trouvé en quantité dans les anciennes tombes des capsules de cette plante si utile. Unger a attribué celles qu' il a ob- servées à l'espèce commune [Limim tisUatissimum L.)'; Schweinfurth, qui a étudié un grand nombre de graines de lin trouvées par Mariette à Drah-Abou'l- Neggah, les considère, lui, comme appartenant à Tes- pèce à tige basse [L, humile Miller)', qui n'^st d'ailleurs peut-être qu'une variété plus petite du L, usitatzssimum. C'est une intermédiaire entre l'espèce et cette variété qui aujourd'hui est, dit-on, exclusi- vement cultivée en Egypte et en Abyssinie *. Sur trois graines de lin, conservées au musée de Berlin, Braun en a reconnu deux comme appartenant à l'espèce à basse tige, mais la troisième lui a paru se rapporter au lin à feuilles étroites [L. angnstifolium DC.)*. C'est, paraît- il, à cette espèce aussi qu'appartenaient la plupart des graines de lin trouvées par M. Flinders Pétrie à Ka- houn* — 143 sur 163 — , tandis que les 20 autres, ainsi que les quatre capsules découvertes à Hawara^ se rapportent au Linum hiimile^.
1. Ilistoriaey lib. II, cap. 37.
2. Sitzungsherichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 128, et LIV (an. 1866), p. 46.
3. Berichte der botanischen Gesellschaft, t. III (1884), p. 360.
4. Supplément à V Illustration de la Flore d'Egypte. (Mé- moires de rinstitut égyptien, t. II, 2« partie, p. 751).
5. Die Pflanzenreste des àgyptischen Muséum.^ in Berlin. {Zeitschrift fur Ethnologie. Berlin, in-8, t. IX (an. 1877), p. 290.) Le Linum angustifolium croît spontanément du Cau- case à l'Atlantique.
6. Kahun, Gurob and ffawara, p. 50.
7. Hawartty Biahmu and Arsinoë, p. 50.
8. Pline parle de quatre espèces de lin d'Egypte, mais il s'agit seulement de formes locales sans importance : « Quatuor
L'AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 43
Une plante aussi anciennement connue devait por- te» un nom indigène; suivant M. Victor Loret*, elle s'appelait màhi dans la langue hiéroglyphique, déno- mination qui s'est conservée en copte. Le lin repré- sentait avec l'orge et le froment les pAnctpales cul- tures de l'Egypte pharaonique. « Son commencement, dit une inscription en parlant du champ d'Osiris*, est semé d'orge, son extrémité est semée d'épeautre et son milieu est semé de lin». •
Les anciens Egyptiens connaissaientâls d'autres plantes textiles que le lin? Le chanvre, son rival dans les pays tempérés, paraît leur être toujours resté inconnu comme textile et même, quoi qu'on en ait dit', comme stupéfiant; mais on trouve dans la vallée du Nil des malvacées dont ils ont pu utiliser les fibres, tel que y Hibiscus, dont une espèce, le caniiabinuSy est cultivée de nos jours en Egypte*. Cependant rien ne nous dit qu'on en ait autrefois tiré parti. II. n'en a pas été ainsi d'une autre plante que Pline appelle gossipion ou xy- Ion; le poly graphe latin en a donné une description ^
ibi gênera : Tanaticum ac Pelusiacum, Buticum, Tentyricum, cum regionum nominibus, in quibus nascuntur. » Lib. XIX, cap. 2.
1. La Flore pharaonique^ p. 107, n» 177.
2. Victor Loret, Les fêtes d'Osiris au mois de Khoiak, {Recueil de travaux^ t. IV, p. 24.)
3. Unger a voulu y voir le népenthès donné par Polydamna à Hélène pour lui faire oublier ses maux passés. Sitzungs- herichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 110. .
4. P. Ascherson et G. Schweinfurth, Illustration de la Flore d'Egypte, s. v. Dans une communication faite, en 1891, à la Société d'anthropologie et d'ethnogénie de Berlin, M. Schweîn- furth a paru regarder comme très ancienne la culture de cette plante. Zeitschrift fur Ethnologie, an. 1891, p. 656.
5. Lib. XIX, cap. 2 : « Superior pars Aegypti... gignit 'fruticem, quem aliqui gossipion vocant, plures xylon, et ideo
44 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
dans laquelle il est impossible de ne pas reconnaître le cotonnier arborescent (Gossypium arboreum L.), plante de la même famille que V Hibiscus, Cet arbuste, auquel Virgile fait allusion dans un vers bien connu des Géorgiqués*,*est indigène dans l'Afrique intertropi- cale ; il n'y a donc rien de surprenant qu'on le rencon- trât dans la Haute-Egypte.
Les contemporains des Pharaons ont-ils su utiliser cette plante textile? Pline dit que les prêtres égyp- tiens se servaient de préférence de vêtements en coton ; H. Brugsch, de son côté, incline à croire que le shent ou tablier égyptien était fait d'une étoflFe de même matière*; enfin des graines du Musée de Florence, trouvées par Rosellini dans un vase de Thèbes, ont été reconnues parParlatore, qui les a examinées avec soin, comme appartenant au Gossypium arboreum^. Il semble donc hors de doute que les anciens Égyptiens ont connu et probablement cujtivé le cotonnier arborescent. Pol- lux, qui était originaire de la région, le dit expressé- ment*, et, comme Pline, il affirme qu'ils tissaient des étoff'es avec l'espèce de laine que renferment ses fruits, mais peut-être ne Tont-ils fait qu'assez tard, ce qui expli- querait l'absence de tissus en coton dans les tombes pharaoniques^?.
lina inde facta xylina. Parvus est, similemque barbatae nucis defert fructum, cujus ex interiore bombyce lanugo netur; nec alla sunt eis candore mollitiave praeferenda. »
1. Nemora Aethiopum molli canentia lana. Lib. II, v. 120.
2. Allgemeine Monatschrift, an. 1854, p. 652.
3. Specie di cotoni, p. 16, ap. A. de Candolie, op. /au(/.,p. 326.
4. Onomasticon, I, 75, éd. Bekker. Berlin, 1846, in-8,p. 293.
5. M. Victor Loret, op. laud.^ p. 105, dit, mais sans donner aucune référence ni date, qu'on a reconnu, en les examinant au microscope, que « quelques-unes » des bandelettes trouvées
L'AGRICULTURE DANS L'KGYPTE ANCIENNE. 45
Outre les plantes textiles, les Égyptiens cultivaient aussi un certain nombre d'autres végétaux pour en re- ty:*er l'huile ou les matières colorantes nécessaires aux usages domestiques ou à l'industrie. Parmi les pre- miers se rangent, outre l'olivier et l'arbre à noix de ben, dont il sera question plus loin, le ricin et le sé- same; parmi les seconds, le carthame, le henné et l'indigotier.
•Le ricin [Ricinus communis L.) n'est point indigène en Egypte ; y a-t-il été anciennement connu ou cultivé? Unger^ a cru reconnaître des plants de ricin dans des peintures de Thèbes et de Tell-el-Amarna^, et il affirme qu'il se trouve au musée égyptien de Vienne, ainsi que dans la collection Passalacqua, une graine de cette eu- phorbiacée ; il en existe aussi plusieurs au musée du Louvre ^ Schjaparelli a également trouvé des graines de ricin à Drah-Abou'1-Neggah, mais Schweinfurth en amis en doute l'ancienneté*, et on ignore l'origine de celles du Louvre. Quant aux peintures de Thèbes et de Tell-el-Amarna qui, d'après Franz Wœnig\ représente- raient probablement des ricins, l'une, celle de Thèbes, est trop conventionnelle ou trop inexacte pour qu'on puisse en tirer aucune conclusion, et l'autre, celle de
dans les tombes égyptiennes étaient en coton ; Unger, Sil- zungsberichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 129, affirme, au contraire, que l'examen microscopique des étoifes, décou- vertes dans les hypogées pharaoniques, a montré qu'elles étaient en fil de lin et non en coton.
1. SÙzungsberichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 127.
2. Wilkinson, The mânners of ancient Egyptians, t. II, p. 413, affirme aussi qu'on a trouvé le ricin dans des tombes de Thèbos.
3. Becueil de travaux y t. XVII (an. 1895), 17, p. 188.
4. Bolanische Jahr bûcher, t. VIII, p. 6.
5. Die Pflanzen im alten Aegypten, p. 338.
46 LKS PLANTES CIIKZ LES ÉGYPTIENS.
Tell-el-Amarna, représente certainement non un ricin, mais une vigne*. On ne saurait trouver là une preuve que le ricin ait été cultivé en Egypte au temps de Tau- cien empire ; toutefois il est vraisemblable qu'il Ta été à une époque reculée.
Cette plante, qui, dans les pays chauds, devient ar- borescente et vivace — Dioscoride' compare le ricin à un figuier de petite taille* — , tandis que dans nos cli- mats elle est herbacée et annuelle, paraît être origi- naire de r Afrique tropicale* ; il n y aurait donc rien de surprenant qu'elle eût pénétré de bonne heure dans la vallée du Nil. C'est aussi ce qui arriva ; la mention faite des graines et de l'huile de ricin dans des recettes du papyrus Ebers prouve qu'on connaissait et qu'on culti- vait sans doute déjà cette plante sous la XIX® dynas- tie". Un officier d'Apriès, pharaon de l^XXVP» Nes- her, gouverneur des provinces méridionales, se vante, dans une inscription, d'avoir donné de l'huile de teqem, c'est-à-dire de ricin, pour l'éclairage du sanctuaire d'Éléphantine^ A cette époque le ricin, — aùXixu- 7:p{sv, comme l'appelle Hérodote, — devait être com- mun dans la vallée du Nil : « On le cultive, dit l'his-
1. Il en est de même probablement de celle de Thèbes, tant elle ressemble à une vigne grossièrement dessinée.
2. De materia medica, lib. IV, cap. 161 (154).
3. Pline dit qu'il atteint la hauteur de l'olivier, lib. XV, cap. 7. J'ai vu à Vintimiglia des ricins qui avaient trois à quatre mètres de haut.
4. A. de CandoUe, op. laud., p. 340.
5. Chabas, Notice du papyrus Ebers. {UÉgypiologiey t. I (an. 1876), p. 178).
6. Paul Pierrot, Études égyptologiques, fasc. II, p. 23, lit a huile de l'arbre desher ». M. E. Revillout, Revue égyptolo- gique, t. II (an. 1882), p. 82, de « l'huile de teqem. »
L'AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 47
torien grec*, au bord des cours d'eau et des étangs. » D'après lui, le fruit portait le nom de kiki; c'était celui qu'il avait aussi en copte ^ Strabon^, ainsi que Dioscoride*, attribuaient ce nom au ricin lui-même, et le premier affirme qu'on le semait dans les champs. Le nom hiéroglyphique du ricin teqem, tekam ou deqam , atteste la haute antiquité de sa culture en Egypte et paraît bien indiquer qu'il n'y avait pas été importé par l'intermédiaire des Sémites.
Pas plus que le ricin, le sésame [Sesamum indi^ cwm"DC.) n'est indigène dans la vallée du P^il. A quelle époque y a-t-il été importé? D'après A. de Can- dolle cette plante oléagineuse est originaire des îles de la Sonde*; ce serait de là qu'à une époque préhisto- rique elle aurait passé dans l'Inde, d'où elle se serait ensuite répandue successivement dans la vallée de l'Euphrate et plus tard dans celle du Nil. Cette hypo- thèse n'a rien d'invraisemblable, mais il faut dire tou- tefois que toutes les espèces de sésame sont indigènes dans l'Afrique tropicale ^ et que par suite la variété cultivée pourrait bien venir de cette région. Le sésame porte en arabe le nom semsem ou simsim; faut-il y voir l'origine du mot hiéroglyphique shemshem, qui, d'après M. Victor Loret ', désigne une plante dont les
1. Ilistoriae, lib. II, cap. 94.
2. Victor Loret, La Flore pharaoniquCy p. 49, n® 64. Dans la même langue, le nom de la plante est djismis.
3. Geographica, lib. XVII, cap. 2, 5.
4. De materia medica, lib. IV, cap. 161. Il est surprenant que Dioscoride dise que le ricin portait le nom de Systanna en égyptien.
5. Origine des plantes cultivées, p. 339.
6. Sch-weinfurth^ Zeilschrift fur Ethnologie fB.n. 1891, p. 659.
7. La Flore pharaonique, p. 57, n» 91.
48 LES PLANTRS CHEZ LES ÉGYPTIENS.
graines se mangent, c'est-à-dire le sésame? S'il en était ainsi, le sésame serait venu en Egypte par l'intermé- diaire des Sémites. Toutefois comme le nom copte de celte plante, oke\ a une autre origine et qu'on ren- contre dans les textes hiéroglyphiques une plante appelée ake, dont on retirait de l'huile, le savant égyp- tologue lyonnais s'est demandé si ce mot ake ne dé- signerait pas le sésame ; dans ce cas, l'existence de cette plante oléagineuse dans la vallée du Nil remon- terait nécessairement à une époque très reculée. Peut- être y avait-elle été introduite, comme le pense A. de Candolle, à la suite des expéditions des Ramessides dans la Mésopotamie, où sa culture paraît avoir été très ancienne; mais ce n'est là qu'une supposition.
Unger^ et Franz Wœnig^ ont voulu voir des se- mences de sésames dans les petites graines dont un apprenti boulanger, sur une peinture du tombeau de Ramsès III, saupoudre un pain qu'on va mettre au four ; mais si on se sert aujourd'hui de graines de cette plante pour cet usage, on en emploie également d'au- tres; rien ne dit, ainsi que Ta fait remarquer A. de Candolle, qu'il n'en fût pas de même dans l'antiquité, et il est impossible de reconnaître à quelle espèce végétale appartiennent les graines des peintures de la XX^ dynastie. Hérodote ne mentionne pas le sésame parmi les plantes de la vallée du Nil ; Théophraste, qui revient à plusieurs reprises sur les caractères de cette plante, en particulier sur la forme de sa tige et
1. Cette forme est indiquée par M. Loret ; Kircher, Lingua aegyptiaca restilula, p. 194, donne pi-phaki.
2. Silzungsberichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 112.
3. Die Pflanzen im allen Aegypterij p. 178.
L'AGRICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE 49
de ses fruits, sur son inflorescence*, ne nous apprend rien sur les contrées où on la cultivait. Mais Pline* rindique en Egypte; il en est de même de Diosco- ride'. .
Si on est si peu renseigné sur la culture du sésame dans la vallée du Nil, de nombreux documents, au con- traire, nous font connaître celle dont le carthame(Câ^r- thamus tinctorius L. ) y était Tobjet ; mais si les habi- tants du pays retiraiejit aussi de l'huile de ses graines*, c'était surtout à cause de ses propriétés colorantes qu'ils cultivaient cette composée. D'où l'avaient-ils reçue, ainsi que les autres peuples de l'ancien monde? Le car- thame n'a été trouvé nulle part à l'état spontané, mais A. de CandoUe incline à le croire originaire de l'Ara- bie*. Quoi qu'il en soit, cette plante fut connue de bonne heure en Egypte, M. Schiaparelli a trouvé dans une tombe de Shéikh Abd-el-Gournah, qui remonte à la XIX® dynastie, un fragment d'une guirlande formée de feuilles de saule entremêlées avec des fleurs de carthame*. La momie d'Ainenhotpou I, découverte en 1881 par M. Maspero à Deir-el-Bahari, portait sur la
1. Historia plantarum, lib. VIII, cap. 3.
2. Historia naturalis, lib. XV, cap. 7, 5.
3. De materia medictty lib. Il, cap. 121.
4. « Maxime célébrant (Aegypti) cnicon, Italiae ignotam, ipsis autem oleo, non cibo, gratam : hoc faciunt e semine eius. » Pline, lib. XXI, cap. 53.
5. Origine des plantes cultivées , p. 131. G. Schweinfurtn, Zeitschrift fur Ethnologie, an. 1891, p. 665, le regarde comme venant de la Syrie ou de l'Arménie, où croît à l'état sauvage le Carthamus flavescens W., le tj'^pe peut-être de l'espèce cultivée.
6. Botanische Jahrhûcher, t. VIII (an. 1886), p. 9. — Bul- letin de V Institut égyptien, n" 6 (an. 1886). p. 280.
I. 4
50 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
poitrine une couronne semblable*, dont les fleurs avaient conservé presque tout leur éclat. Enfin le mot nast ou nasti^ rencontré par Dumichen dans une ins- cription hiéroglyphique', désigne une plante dont une partie de la fleur servait à teindre en rouge. M. Victor Loret veut, non sans raison, y voir le carthame*. Or le même mot, avec Torthographe nas, se retrouve dans une inscription de la pyramide du roi Téti, qui appar- tenait à la VP dynastie ^ Si ce vocable nas{t) est bien le nom du carthame, on a là une preuve de l'époque reculée à laquelle cette plante aurait été connue en Egypte. Pline, qui donne au carthame le nom decm- cos, distingue deux espèces de cette plante précieuse, la sauvage et la cultivée; la graine, dit-il, en est blanche, grosse et amère. Cette graine fournissait aux habitants de la vallée du Nil une huile estimée, tandis que de la fleur on retirait la couleur rouge dont leur industrie avait besoin.
Un arbuste, « l'arbre au henné » — Shagarai-el^ Henné des Arabes — [Laivsonia ifiermis L.), leur don- nait une couleur d'an rouge orange non moins recher- chée. Cette lythrariée, qui peut atteindre trois à quatre mètres de haut, a des feuilles lancéolées, semblables à celles de l'olivier, mais plus larges, moins rigides et plus vertes, opposées et serrées contre la tige, avec des fleurs à quatre pétales blancs, réunies en corymbe
1. Bulletin de V Institut égyptien, n° 3 (an. 1882), p. 70. — Berichte der botanischen Gesellschaft, t. II (an. 1884), p. 365.
2. Geographische Inschriften altâgyptischer Denkmàler. (H. Brugsch, Recueil de monuments égyptiens. Leipzig, t. IV (an. 1886), pi. 90.)
3. La Flore pharaonique y p. 66, n» 108.
4. G. Maspero, La Pyramide du roi Tité. {Recueil de tra- vaux, t. V (an. 1884), p. 50). Cf. Victor Loret, op. land.y p. 67.
L'AGRICULTURE DANS L'KGYPTE ANCIENNE. ^1
à l'extrémité des rameaux et d'une odeur délicieuse; elle se rencontre dans toute la région, qui s'étend de rinde à la Nubie, sans qu'on puisse dire quel "est au juste son pays d'origine* ; Emin Pacha a cru la trouver à l'état spontané, à Test de Latouka au 4® degré de latitude septentrionale' ; mais Schweinfurth a mis en doute cette découverte, et il inclinerait à faire venir le henné de la Perse^ où il aurait été importé de l'Inde antérieure. En 1820, Minutoli en trouva des feuilles dans des tombes antiques* ; M. Maspero a découvert à son tour des boutons et des fleurs épanouies de Law- Sonia dans les hypogées probablement peu anciens, il est vrai, de Gébéleïn*, et plus récemment M. Flinders Pétrie en a trouvé aussi des fragments dans la nécro- pole gréco-romaine de Hawara®.
Théophraste ne parle pas du Lawsonia; Dioscoride^, qui l'appelle xuxpoç et l'a très bien décrit, dit qu'il réus- sissait surtout à Canope, et Pline® vante le parfum qu'on fabriquait dans cette ville avec ses fleurs. L'arbre au henné portait dans la langue hiéroglyphique le nom de pouqeVy hébreu kopherfar transposition de lettres, en copte koupher ou kouper\ M. Victor Loret® y voit l'origine probable du nom grec xuirpoç et peut-être de l'arabe /«yAoM oxxfaghiah. Le mot persan henné désigne
1. A. de Candolle, Origine des plantes cultivées, p. 110.
2. Percy Newberry, ap. Flinders Pétrie, Hawara, Biahmu and Arsinoëj p. 50.
3. Zeitschrift fur Ethnologie^ an, 1891, p. 658.
4. Reise zum Tempel des Ammon, p. 350.
5. Berichte de?* botanischen Gesellschaft, t. Il (an . 1884), p. 360.
6. Hawara, Biahmu and Arsinoëj p. 50.
7. De materia medica, lib. I, cap. 124.
8. Historia naturalis, lib. XII, cap. 51.
9. La Flore pharaonique, p. 80, n» 134.
52 LES PUNTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
la poudre rouge orange obtenue avec les feuilles dessé- chées et broyées à\x Lawsonia ; Prospero Alpini, qui en parle, la nomme archenda^. Avant lui Pierre Belon avait aussi remarqué le Lawsonia^ « petit arbre d'Egypte tousiours verd qui teinct en rouge » et dont les habitants, qui le nomment Henné ou Alcarina, dit- iP, « font de beaux petits bois taillis ».
Le Lawsonia fut peut-être cultivé dans l'ancienne Egypte autant pour le parfum de ses fleurs que pour la couleur qu'on extrayait de ses feuilles; Tindigotier ne le fut que pour cette dernière raison. Quel est le pays d'origine de cette plante? Elle n'est pas indi- gène en Egypte; mais une espèce à feuilles argentées, V Indigofera argentea L., croît spontanément dans TAbyssinie, ainsi qu'au Kordofan et à Sennaar ^; peut- être a-t-elle été importée de Tune de ces contrées dans la vallée du Nil. Un texte hiéroglyphique, relatif à la teinture, fait connaître le nom égyptien de l'indigo; il s'appelait dinkon, mot qui signifie littéralement « qui chasse les tranchées », propriété astringente attribuée par Dioscoride à Tindigo*. M. Victor Loret a voulu voir dans le vocable dinkon l'origine du nom grec IvSixcv, latin indicum, donné par les anciens à l'in- digo *''; pour qu'il en fut ainsi, il faudrait que les Grecs
1. De plantis aegyptiacis, cap. XIII, p. 46. Alpini donne au henné les noms de « troène égyptien », elhanne, tamarhendi ou « alcanna d'Avicenne. »
2. Les observations de plusieurs singularités et choses mémo- rables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Egypte, Arabie et autres pays étranges. Paris, 2* éd., 1554, in-fol. Livre II, chap. Lxxiii, p. 35.
3. A. de Candolle, Origine des plantes cultivées, p. 109.
4. De materia medica, lib. V, cap. 107.
5. La Flore pharaonique, p. 90, n" 150. Dans cette hypo-
k
L'AGRICLÎI/rURE DA.NS L'EGYPTE ANCIENNE. 53
eussent reçu d'Egypte cette plante tinctoriale, ce qui n'est rien moins que prouvé.
Le dinkon, qu'on trouve mentionné plusieurs fois dans les papyrus médicaux, a été connu et peut-être cultivé, anciennement, dans le pays de Qimit; Pickering a supposé que les pains cylindriques de couleur azu- rée qu'on voit, sur plusieurs peintures pharaoniques, portés solennellement dans des corbeilles, étaient de l'indigo*. D'où était-il apporté en Egypte? Probable- ment de l'Abyssinie, de l'Ethiopie ou de la Nubie, où il croît spontanément; mais son nom moderne nil^ dé- rivé du sanscrit niliy fait supposer qu'après avoir été importé de ces régions dans l'antiquité, il l'a été de l'Inde au moyen âge et peut-être déjà à l'époque gréco- romaine.
thèse, le mot dinkon aurait été transformé en indicon par une étymologie populaire. 1. The races of man^ p. 375.
CHAPITRE III.
l'horticulture dans l'Egypte ancienne
I.
La culture des jardins n'occupait pas dans la vie des Égyptiens une place moins considérable que celle des champs ; tandis que la dernière leur procurait les cé- réales et les plantes industrielles, la première leur fournissait les plantes potagères, non moins néces- saires que les céréales à l'alimentation. Si les sujets des Pharaons n'avaient pas un régime aussi exclusi- vement végétal que l'a dit Pline*, les légumes entraient cependant, avec les produits des céréales, pour une très grande part dans leur alimentation; les graines de quelques légumineuses, les racines ou les feuilles de plusieurs alliacées ou crucifères, les fruits de cer- taines cucurbitacées étaient recherchés par eux ; aussi les cultivaient-ils avec un grand soin dans leurs po- tagers ou leurs vergers.
Les plantes potagères, comme nous le montrent les peintures des hypogées, étaient cultivées en plates- bandes ou carrés, situés à proximité d'une pièce d'eau, où l'on pouvait puiser l'eau nécessaire pour les arro-
1. Historia naluralis, lib. XXI, cap. 15(50).
L'HORTICULTURE DANS L'KGYPTË ANCIENNE. 55
ser*. Il nous est impossible d'énumérler toutes les plantes qu'on trouvait dans les potagers égyptiens, mais le nombre des espèces que nous ont fait con- naître les monuments ou les ancieng textes est déjà considérable; parlons d'abord des légumineuses, dont les graines étaient un élément important de l'alimen- tation des Egyptiens.
Une de celles qui furent le plus anciennement con- nues et peut-être, quoique Hérodote, par une confusion d'espèces ^ ait dit le contraire, le plus gériéralement cultivées, est la fève; parmi les offrandes funèbres dé- couvertes par Mariette à Drah-Abou'l-Neggah (XIP dy- nastie), S chweinfurth a reconnu deux fèves, absolument semblables à la petite race que de nos jours on cultive sur une si vaste échelle en Egypte^. M. Flinders Pétrie a également trouvé des fèves dans la nécropole de Ka- houn* qui, comme les tombes de Drah-Abou'l-Neggah, remonte à l'époque de la XIP dynastie. Ainsi trois mille ans avant notre ère la fève existait en Egypte; elle n'y est pas indigène; d'où était-elle venue? L'ori- gine de cette légu mineuse est obscure, comme celle de tant de plantes cultivées, mais il semble bieij que son berceau se trouve dans la région située au sud de la mer Caspienne^ De là elle se sera, à une époque re- culée, répandue dans l'Asie antérieure, d'où les Égyp- tiens l'ont reçue ou importée, au temps de leurs pre- mières relations avec la Syrie.
C'est de l'Asie antérieure aussi, où elle paraît avoir
1. Rosellini, op. laud., t. H, pi. XL, 1.
2. Historiae, lib. II, cap. 37, 6.
3. BerichtederbotanischenGesellschaft, t. II (an. 1884), p.362).
4. Kahun, Gurob and Hawara^ p. 50.
5. A. de Candolle, op, laud,, p^ 256.
56 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
été cultivée à une époque préhistorique*, et où une espèce voisine {Lens Schnittspahni Alefeld) croît à Tétat sauvage*, que la lentille [Lens esculentalAodVLctL) pénétra en Egypte, à une époque reculée. Parmi les offrandes funéraires trouvées, dans des coupes en terre cuite, à Drah-Abou'1-Neggah, on aper- çoit des espèces de gâteaux composés de lentilles réduites en une bouillie grossière. Ces lentilles incom- plètement écrasées ont paru à Schweinfurth ne différer en rien dé Tespèce cultivée encore de nos jours dans la vallée du NiP. On vient d'en trouver une graine, mêlée à deux fragments d'un fruit de genévrier, au musée du Louvre*. Les lentilles paraissent avoir été appelées arshana dans la langue hiéroglyphique ; ce nom apparaît d'abord sous la XIX* dynastie; c'est le copte arshirv". A l'époque des Ptoléiîiées on semble avoir cultivé en grand ce légume dans le Delta; Phacussa, la ville des lentilles, du grec (paxo;, leur devait son nom*. Pline dit qu'il y avait en Egypte deux espèces de lentilles*^: l'une qui avait la forme de l'es- pèce ordinaire, l'autre plus ronde et plus noire.
Les lentilles et les fèves si répandues dans l'anti- quité n'étaient pas les seules légumineuses que con- nussent ou cultivassent les sujets des Pharaons; M. Flinders Pétrie a découvert dans la nécropole de Kahoun® une variété de petits pois [Pisum sativiim L.),
1. A. de Candolle, op. latid., p. 258.
2. Engler, ap. Victor Hehn, Die Kulturpflanzen, p. 215.
3. Berichte der hotanischen Gesellschaft, t. Il, p. 362.
4. Recueil de travaux, t. XVII (an. 1895), 25, p. 192.
5. Victor Loret, La Flore pharaonique y p. 93, n® 156.
6. Victor Hehn, Die Kulturpflanzen, p. 209.
7. Historia naturalis, lib. XVIII, cap. 30.
8. Kahun, Gurob and Hawara, p. 50, 1. M. Flinders Pétrie
À
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 57
moins grosse que l'espèce cultivée aujourd'hui*. Il l'a, ce qui est moins surprenant, retrouvée également dans le cimetière de Hawara. Cette légumineuse si recherchée était donc déjà connue dans la vallée du Nil dès le temps de la XIP dynastie. Elle y avait sans doute été importée de l'Asie antérieure, son ber- ceau peut-être, encore qu'elle ne s'y trouve plus à l'état spontané^.
Ainsi que le petit pois, les anciens Egyptiens pa- raissent avoir cultivé le pois chiche {Cice?' arietinuniL,) et une espèce de lupin — le Liipinus termis Forsk. — On ne connaît pas le pois chiche à l'état spon- tané. A: de CandoUe suppose qu'il est peut-être origi- naire de la région située au sud du Caucase et au nord de la Perse ^; c'est de là qu'il serait passé en Egypte; on l'y cultivait à l'époque gréco-romaine. M. Flinders Pétrie en a trouvé des graines dans la nécropole de Hawara*, qui date du i®*" siècle de notre ère. M. Vic- tor Loret^ a cru pouvoir supposer que le pois chiche portait en ancien égyptien le nom de arshâ.
Indigène, il semble, dans les sables de la région mé- diterranéenne ^ le lui^in {Lupinus termis F ovsk,)^ a sans
a aussi trouvé à Kahoun une graine de pois, que M. Percy Newberry n'a pu déterminer; serait-ce la var. elatiuSy de l'espèce cultivée, que Schweinfurth {Illustration de la Flore (V Egypte, p. 69) indique dans le Delta ?
1. On en a trouvé aussi une espèce plus petite dans les stations lacustres de la Suisse et de la Savoie.
2. A. de Candolle, op. laud., p. 263.
3. Origine des planter cultivées, p. 260.
4. Hawara, Biahmu and Arsinoë, p. 53.
5. La Flore pharaonique , p. 92, n» 152.
6. A. de CdmàoWe^ op. laud., p. 261.— Schweinfurth (Illus- tration de la Flore d'Egypte, p. 60) le regarde seulement comme subspontané en Egypte.
58 LES PLANTES CWEZ LES ÉGYPTIENS.
doute aassi, comme le pois chiche, été cultivé dans rÉgypte ancienne, ainsi qu'il Test aujourd'hui, où on mange ses graines cuites, après les avoir fait macérer quelque temps dans de l'eau salée. M. Flinders Pétrie en a découvert de nombreuses graines dans la nécro- pole gréco-romaine de Hawara*; mais on n'a pas trouvé de restes authentiques de cette légumineuse dans les tombes pharaoniques.
Lecajan [Cajanus indiens L.) a été, tout au con- traire, reconnu par G. Schweinfurth parmi les restes végétaux trouvés par Mariette à Drah-Abou'1-Neggah ; l'existence de cette papilionacée frutescente en Egypte remonte donc au moins -à l'époque de la XIP dynastie*. Elle y avait sans doute été importée de l'Afrique tro- picale, où elle croît spontanément'; Schweinfurth as- sure même qu'on la rencontre à l'état sauvage dans la Haute-Egypte. On )a cultive encore de nos jours dans la Nubie et au Soudan, à cause de ses graines, qui ressemblent aux petits pois, mais n'en ont ni le goût, ni les qualités nutritives.
En même temps qu'ils cultivaient ces légumineuses pour leurs graines alimentaires, les anciens Egyptiens cultivaient pour leurs fruits d'autres espèces végé- tales, en particulier diverses espèces de cucurbita- cées. Une des plus anciennement connues et plantées dans la vallée du Nil, a été la pastèque {Citrullus vulgaris Schrad.); originaire de l'Afrique intertropi- cale*, recherchée par les indigènes de cette région,
1. Kahurif Gurob and Ilawara, p. 47, 2.
2. Berichte der hotanischen Geselhchaft, t. II, p. 363.
3. A. de CandoUe, op. laud., p. 267, dit par erreur que la culture en est toute moderne en Egypte.
4. G. Schweinfurth, Beitràge zur Flora Aethiopiens. Berlin,
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 59
elle n^ pouvait manquer de pénétrer de bonne heure en Egypte, et c'est de là peut-être qu'elle s'est ré- pandue^ dans l'Asie antérieure et l'Europe méridio- nale. Unger a cru reconnaître des fruits de cette plante parmi les offrandes funèbres représentées dans plusieurs hypogées*. On en voit bien un, il semble, dans la tombe n® 17 de Saqqarah, qui date de la IV* dy- nastie*. Dans le cercueil du prêtre Nebseni, décou- vert en 1881 à Deir-el-Bahari, monument contempo- rain de la XX® dynastie, se trouvaient des fragments de feuilles d'une cucurbitacée, que Schweinfurth a identifiée avec la variété colocynthoïdes du Citrullus vulgarisa variété cultivée de nos jours, sous le nom de gouiourma dans la Haute-Egypte. Ces feuilles ramol- lies dans de l'eau tiède ont pu être étalées sans peine sur le papier et se sont fait remarquer par leur vive couleur verte.* On a découvert aussi des graines de pastèque dans une tombe pharaonique, mais d'une date postérieure. Dans la collection Passalacqua se trouvent, sous le n** 459, des graines d'une cucurbitacée que Kunth n*a rattachée à aucune espèce particulière*, mais que Braun regarde comme appartenant au Ci- trullus vutgaris^, La pastèque, nous le savons par le témoignage de la Bible, était cultivée en Egypte dès le temps de Moïse*. Il existe en ancien égyptien une
1877, in-8, p. 250. Engler, ap. V. Hehn, Kidturpflanzen,^. 312.
1. Sitzungsherichte, etc., t. XXXVIII (an. 1859), p. 124.
2. Lefpsius, Denkmàler, t. II, pi. 68.
3. Berichte der bolanischen Gesellschaft, t. II, p. 361.
4. Catalogue raisonné et historique des antiquités décou- vertes en Egypte. Paris, 1826, in-8, p. 229.
5. Ueber Pflanzenreste. (Zeitschrift fur Ethnologie). Berlin 1877, t. IX, p. 303.)
6. Numeriy cap. XI, v. 5.
60 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
plante du nom de bettou-ka^ ;'\\ est difficile de ne pas y voir l'origine du co'^iQ betuke, ar. battikh: pastèque.
Les anciens Egyptiens ont-ils possédé aussi le me- lon [Cncitmis melo L.)? Unger a cru le reconnaître, tout aussi bien que la pastèque, dans de nombreuses peintures de monuments antiques ^; on n'a pas découvert toutefois de restes de cette plante dans les tombes égyp- tiennes avant l'époque gréco-romaine ; mais M. Flin- ders Pétrie en a trouvé une fleur dans la nécropole de Hawara' ; le melon existait donc dans la vallée du Nil au i" siècle de notre ère. D*où y avait-il été importé? Également indigène en Afrique et en Asie, dans toute la région des tropiques*, il avait donc pu être introduit en Egypte, soit de la vallée supérieure du Nil, soit de rinde ; mais on ignore à quelle époque.
Ainsi que le melon, Unger a cru aussi reconnaître le concombre chate {Cucumis chate L.) dans les pein- tures d'anciens monuments égyptiens, en particulier dans celles du temple de Deir-el-Bahari; toutefois il n'est pas, comme il le dit^ fait mention dans l'Exode de cette CLicurbitacée, mais du concombre ordinaire. Le melon chate ressemble par le goût et la forme au concombre, mais ses feuilles et ses fleurs le rapprochent du melon
1. Victor Loret, La Flore pharaonique, p. 73, n° 125. Comme le copte betuke est traduit dans les Scalae par auber- gine sauvage, M. V. Loret s'est demandé si le mot hiérogly- phique bellou-ka n'avait pas la même signification, mais comment ce mot aurait-il pu désigner une plante étrangère à l'ancienne Egypte? Il faut ajouter que Kircher donne à la citrouille le nom de mapiepon et non celui de betuke.
2. Sitzungsberichie, etc., t. XXXVIII (an. 1859), p. 124.
3. Hawara, Biahmu and Arsinoë, p. 52.
4. A. de Candolle, Origine des plantes cultivées, p. 208. — Engler, ap. Victor Hehn, op. laud., p. 312.
5. Sitzungsberichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 124.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 61
commun. Le nom arabe du cucumis chate est qatta, dont chate semble être une simple déformation; or M. Victor Loret a cru retrouver l'analogue de ce vo- cable dans l'ancien égyptien qadiy qui signifie une plante « poussant sur son ventre», et il se demande si ce mot ne désignerait pas le melon chate*, mais comme gassa, autre forme de qatta, a été emplojé pour désigner le concombre, on voit qu'il est diflScile de se prononcer sur l'existence du melon chate dans l'ancienne Egypte.
Celle du concombre [Cucumis sativus L.) y a été mise hors de doute, grâce à la découverte faite à Kahoun par M. Flinders Pétrie de feuilles et de tiges de cette cucurbitacée ^ ; elle existait donc dans la vallée du Nil dès le temps de la XIP dynastie. D'où y était-elle venue? A. de CandoUe croit que la patrie du concombre se trouve au nord -ouest de la presqu'île hindoustanique^ ; de là il aurait été apporté, sans doute par les Touraniens, dans l'Asie antérieure, d'où il aurait passé en Egypte : on voit combien sa propagation vers l'occident a été rapide. On a cru que le concombre portait en ancien égyptien le nom de shoupi^ — copte shop^\ — mais le sens du mot hiéroglyphique n'est pas entièrement certain ; il est donc impossible de rien affirmer sur ce point.
Une autre plante de la famille des cucurbitacées, la calebasse [Lagenaria vulgaris Ser.), se rencontre fré- quemment parmi les ofi'randes funéraires des hypogées
1. La Flore pharaonique j p. 75, n® 128.
2. Kahun, Gurob and Hawara, p. 50.
3. L'origine des plantes cultivées, p. 211.
4. Victor Loret, op. laud., p. 75, n° 129.
5. Kircher, op. laud., p. 197, donne la forme pi-shopi.
62 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
égyptiens; on en a trouvé, en particulier à Drah- Abou'l-Neggah*, des fruits qui sont ainsi contempo- rains des Pharaons de la XIP dynastie. Unger* et Franz Woenig* ont cru aussi reconnaître une tige de cale- basse dans une peinture de Thèbes. L'existence de cette cucurbitacée dans Tancienne Egypte paraît donc pro- bable; si elle est, comme le suppose A. de CandoUe*, originaire de Tlnde, son introduction dans la vallée du Nil prouverait à quelle date reculée remontent les relations et les échanges de ce pays avec la péninsule hindoustanique *.
Tandis que les cucurbitacées ont été cultivées en Egypte pour leurs fruits, diverses espèces d^aulx et de crucifères Tétaient, comme chez nous, pour leurs racines. La plus répandue et peut-être la plus ancien- nement connue était l'oignon [Allium cepa L.). La patrie de l'oignon est incertaine, mais il n'est point indigène dans la vallée du Nil : de quel pays y avait- il été importé? On paraît l'avoir trouvé à l'état sauvage dans l'Afghanistan et le Béloutchistan et Boissieren a reçu un échantillon des montagnes du Khora'ssan*; Hasselquist l'a même rencontré aux environs de Jéricho'^, mais il est douteux qu'il y fût spontané. Quoi qu'il en
1. G. Schweinfurth, Berichte der hotanischen Gesellschaft, t. II, p. 361.
2. Sitzungsherichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 125.
3. Die Pflanzen im allen Aegypten, p. 206.
4. Origine des plantes cultivées, p. 196.
5. Schweinfurth, Zeitschrift fur Ethnologie, an. 1891, p. 656, semble indiquer une autre espèce de cucurbitacée, la Luffa cylindrica Ser., comme anciennement cultivée en Egypte, mais il ne donne aucun renseignement détaillé à ce sujet.
6. A. de Candolle, op. laud., p. 54.
7. Voyage en Palestine, ap. Franz Woenig, op. laud., p. 194.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 63
soit, Toignon paraît originaire du plateau de Tlran*; de là il s'est répandu dans tout le sud-ouest de l'Asie antérieure et en Egypte. Il y était connu dès la plus haute antiquité. Si Ton en croit Hérodote*, il aurait été cultivé sur les bords du Nil plus de trois mille ans avant notre ère.
Les Égyptiens firent de temps immémorial une grande consommation de cette alliacée, qui était dans leur pays de qualité supérieure. L'estime en laquelle les sujets des Pharaons tenaient l'oignon explique le rôle considérable qu'il occupait dans les offrandes divines ou funéraires. Unger parle d'un oignon trouvé dans la main d'une momie ^ ; mais il ne dit pas à quelle époque cette dernière remontait, ce qu'il eût mieux valu nous apprendre que de rechercher si l'oignon que tenait cette momie eût pu repousser. On n'a pas encore re- trouvé, dans les texte égyptiens, d'une manière cer- taine, le nom hiéroglyphique de l'oignon; mais comme le signe qui représente cette plante se prononce hoiidjy M. Victor Loret* s'est demandé si ce vocable ne serait pas le nom, ou l'un des noms, de l'oignon. En hébreu il s'appelle bezel, ar. basai; on peut rapprocher de ce vocable le mot badjar que M. Maspero a lu, dans un tombeau de Thèbes, écrit à côté d'un personnage qui porte une botte d'oignons.
Les oignons sont une des plantes qu'on rencontre le plus souvent sur les monuments de l'ancienne Egypte.
1. L'Asie antérieure, dit Schweinfurth, Zeitschrift fur Ethnologie, an. 1891, p. 666, a des droits particuliers pour être leur patrie.
2. Historiae, lib. Il, cap. 125.
3. SitzungsberichUy etc., t. XXXVIII (an. 1859), p. 108. i. La Flore pharaonique, p. 37, n° 42.
64 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
Une peinture de Béni-Hassan nous fait assister à leur récolte* ; un jardinier les arrache et en fait des bottes de quatre à six pieds chacune ; c'était ainsi sans doute qu'on les portait au marché. Sur un bas-relief de Saqqarah, reproduit en gypse dans le Musée égyptien de Berlin*, on voit une marchande, qui se rend à la ville, portant une corbeille de légumes sur la tête et trois bottes d'oignons garnis de leurs feuilles sur Tépaule.
Les artistes égyptiens paraissent avoir adopté trois types différents pour la représentation de Toignon; tantôt ils lui donnent des feuilles courtes et étroites, qui enveloppent jusqu'à sa moitié la tige comme d'une gaine ; d'autres fois ils le figurent avec de longues feuilles renflées et des bulbes arrondis, mais quelque peu anguleux, ou encore avec un bulbe obovale et une tige longue et cylindrique. M. Franz Wœnig' regarde la première forme comme étant celle de Tail propre- ment dit [Allium sativiim L.) ; la seconde, à ses yeux, représente la ciboule [Zipolle) ou oignon d'été (A. cepa L.), et dans la troisième il veut voir l'échalote [A. ascalonicum L.). Unger avait cru aussi dans la dernière reconnaître cette alliacée. Mais l'échalote n'a été trouvée dans aucune tombe et n'est mentionnée dans aucun texte hiéroglyphique ; elle ne se rencontre même pas de nos jours dans la vallée du Nil ; il est douteux qu'on l'y ait jamais cultivée. Elle ne paraît d'ailleurs être qu'une forme modifiée et persistante ou une race de l'oignon, et A. de CandoUe* ne croit pas
1. Rosellini, Monumenti civili, t. II, pi. 40.
2. Franz Wœnig, op. laud., p. 196.
3. Die Pflanzen im alten Aegypten, p. 197.
4. Origine des plantes cultivées, p. 52.
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I/HORTiCULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 65
qu'elle remonte plus haut qu'au commencement de notre ère. Quant à Véchaloigne [Ascalonia) de Théo- i
phraste *.et de Pline * ce n'était qu'une variété d'oignon, fj
qui ne paraît avoir rien de commun avec notre échalote. ^
Reste l'ail. Hérodote en mentionne l'existence en ':
Egypte dès le temps de l'ancien empire'; la Bible, du temps de Moïse *; le Talmud en parle souvent ; Pline aussi en fait mention et aujourd'hui encore cette plante est une de celles qu'on cultive le plus dans la vallée du Nil: d'où y a-t-elle été importée? On l'ignore, •^
mais comme elle pourrait bien n'être qu'une variété cultivée, ainsi que le suppose A. de Candolle\ de diverses espèces d'aulx mal définies qu'on rencontre depuis la Tartarie jusqu'en Espagne, cette plante serait encore venue de l'Asie antérieure dans l'ancienne
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Egypte, où l'on ne peut douter qu'elle ait existé. Schia- parelli a trouvé dans une tombe de l'Assassif près Thèbes, un faisceau de tiges d'un Allium, garnies encore de feuilles ; l'examen microscopique a montré au Dr. Volkens que, malgré les difierences qu'elles présentaient, ces tiges appartenaient à l'ail propre- ment dit ®. L'égyptologue italien a également découvert
1. Historia planlarum, lib. VII, cap. 4, 11.
2. Historia naturalisa lib. XIX, cap. 32.
3. Historiae, lib. II, cap. 125.
4. Numerij cap. XI, v. 5.
5. Origine des plantes cultivées, p. 52.
6. Bulletin de V Institut égyptien, n® 6, p. 274. — Bota- nische Jahrbilcher, t. VIII, p. 10. Dans le Bulletin, Schwein- furth dit que « le tissu de la tige de l'ancien Allium correspond entièrement avec celui du poireau, mais diffère sous des rapports essentiels de l'ail. » Dans les Jahrbûcher, on lit, au . contraire : « Dr. Volkens kam schliesslich zu dem Ergebniss, dass dièse Pflanze... dem Knoblauch (^4. Sativum L), angehôrt. »
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^ • 66 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
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dans un des tombeaux de Drah-Abou'l Neggah trois paquets formés de tiges et de feuilles du même Allium, pelotonnées sur elles-mêmes et attachées au moyen de fibres de feuilles du dattier*.
Schweinfurth avait pris d'abord VAllium de TAssassif pour le poireau {Allium porrum L.); cette espèce fut aussi anciennement cultivée en Egypte, comme nous le savons par le témoignage de la Bible', et Pline dit que le poireau d'Egypte était supérieur à celui de toutes les] autres contrées'. On avait cru que le poi- reau n'était point mentionné dans les textes hiérogly- phiques; mais, d'après M. Victor Loret^, il en est question, sous le nom aaqi — le copte eshé^ igi ou idji — dans plusieurs papyrus. U Allium porrum n'est point indigène dans la vallée du Nil : de quelle région y avait-il été introduit ? Le poireau paraît n'être qu'une variété cultivée de VAllium ampeloprasum L., com- mun dans l'Asie antérieure et la région méditerra- néenne^; c'est probablement de ces contrées qu'il aura été importé en Egypte.
Les différentes espèces d'aulx sont plutôt des condi- ments que des aliments véritables ; une plante à racine vraiment comestible, et qui, indigène dans la vallée du Nil, y fut peut-être aussi cultivée dès une haute antiquité, comme elle l'est de nos jours, est le souchet esculent (Cy/?en/5 esculentus L.); il y a au musée de Boulaq une coupe remplie de bulbes de cette cypéracée,
1. Bulletin, n» 6, p. 275. Botanische Jahràûcher, trVIII, p. 10.
2. Numeriy cap. XI, v. 5.
3. « Laudatissimus in Aegypto. » Hist, naluralis, lib. XIX, cap. 33.
4. Recueil de travaux, etc., t. XVII, p. 181.
5. A. de Candolle, op. laud., p. 81.
! L'HOimCULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 67
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que Mariette a probablement trouvée à Drah-Abou'lr Neggah, dans un tombeau de la XII* dynastie*. On a également découvert des bulbes de la même plante à Gébéleïn*, dans une tombe qu'on a supposé être celle d'Ani, contemporain de la XX® dynastie. Il en existe des bulbes au Musée de Berlin ; mais Braun les regar- dait comme appartenant à une variété particulière et non cultivée, le C, melanorrhiziis Del. \ C'est également à cette forme que M. Poisson rapporte les tubercules de cette cypéracée, qui sont au Musée du Louvre*. Théophraste parle du C. esculentus comme d'une plante sauvage, qui croissait dans les terrains sablon- neux voisins du Nil*; il lui donne le nom de malina- thalle. Suivant M. Victor Loret^• dans la langue hié- roglyphique, cette cypéracée s'appelait gaïou, comme le souche t à racine arrondie, et ses rhizomes portaient le nom de shabin; les Arabes qui en font un grand commerce leur donnent celui de habb-el-azis, c'est-à- dire « grains exquis ».
Une autre plante à racine également comestible, mais qui, quoique exotique en Egypte, semble aussi néanmoins v avoir été cultivée, assez tard toutefois, est la Colocase {Arum esculentum L. ). Originaire de l'Inde ^ elle n'a été connue des écrivains anciens que
1. G. Schweinfurth, Notice sur les restes de végétaux con- tenus dans une armoire du Musée de Boulaq. {Bulletin de VInstitut égyptien, n° 5 (an. 1886), p. 5.)
2. G. Schweinfurth, Die letzten botanischen Entdeckungen. (Botanische Jahrbûcher, t. VIII, p. ^15). Bulletin de VInstitut égytien, n° 6 (an. 1885), p. 260.
3. Zeitschrift fur Ethnologie, t. IX, p. 296.
4. Recueil de travauXyi. XVII (an. 1895), 5, p. 181.
5. Historia plantarum, lib. IV, cap. 8, 12.
6. La Flore pharaonique, p. 27, n« 26.
7. A. de Candolle, op. laud., p. 59.
68 LES PLANTES CHEZ LES EGYPTIENS.
par rÉgypte, où elle avait pénétré sans doute vers le commencement de notre ère. Diodore* et Dioscoride* Tont confondue avec le lotus; mais Pline Ta bien décrite. C'est, dit-iP, « une plante appelée aron en Egypte ; elle a la feuille de la patience ; la tige est droite, longue de deux coudées ; la racine est douce, au point qu'elle peut même se manger crue ». Impos- sible de méconnaître à cette description la colocase; mais on voit que cette plante, par suite de son intro- duction tardive dans la vallée du Nil, n'appartient point à la flore pharaonique.
Le radis, au contraire, en fait partie. Hérodote avait bien parlé de l'existence ancienne de cette cru- cifère en Egypte*; mais on avait mis en doute la véracité de son récit ; la découverte, par M. Flinders Pétrie, d'un radis à Kahoun ^* justifie l'historien grec ; cette crucifère a véritablement existé en Egypte dès les temps de l'ancien empire. Originaire probablement du nord de la région syro-arménienne^ c'est de là qu'il avait été importé en Egypte à une époque, on le voit, très reculée.
Le radis et les diverses espèces d'aulx étaient-ils, avec le souchet comestible, les seules plantes que les anciens Egyptiens cultivassent pour leurs racines ? On a admis parfois qu'ils connaissaient aussi la betterave ; Charles Pickering s'est demandé si une plante qui se
1. Bibliotheca historica, 1. I, cap. 34.
2. De materia medica, I. IV, cap. 414 (1. III, cap. 157).
3. Historia naturaliSj lib. XIX, cap. 30.
4. Historiae, lib. II, cap. 125, 5.
5. Kahun, Guroh and Hawara, p. 50.
6. G. Schweinfurth, Zeitschrift fur Ethnologie j an. 1891, p. 665.
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L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 69
trouve représentée sur une peinture de Béni-Hassan était une betterave ou un radis * ; Unger inclinait à y voir un radis ^ ; Franz Wœnig n'a pas hésité à la regarder comme une betterave ^ ; Rosellini Ta prise pour un chou palmiste * ; le mieux est de s'abstenir. Quant au navet, il n*est pas vraisemblable qu'on ait jamais, avant notre ère, cultivé cette crucifère en Egypte ; le radis était la seule plante de cette famille qui y fût semée* à cause de ses racines comestibles ; mais on en cultivait d'autres pour leurs feuilles ali- mentaires ; tel était le chou [Brassica oleracea L.).
Originaire de l'Europe ^ cette crucifère fut peut-être importée dans la vallée du Nil dès une haute anti- quité ; M. Victor Loret a cru en trouver la mention dans un passage du papyrus Sallier * ; il aurait porté le nom hiéroglyphique shaïoUy analogue au co^ie pi-shtou, qui désigne ce légume dans une Scala d'Oxford. En tout cas le chou était cultivé en Egypte à l'époque gréco-romaine ; M. Flinders Pétrie a trouvé des feuilles et des graines de cette crucifère dans la nécropole de Hawara^ Pline^ dit qu'on ne mangeait pas le chou en Egypte, à cause de son amertume. Athénée se borne à remarquer^ qu'au bout d'un an il devenait, sous l'in- fluence du climat, amer à Alexandrie.
1. The races of man, p. 371.
2. Sitzungsherichte, etc., t. XXXVHI (an. 1859), p. 117.
3. Die Pflanzen ira alten Aegypten, p. 28.
4. / monumenti delV Egitto e délia Nubia. Monumenti civili. Pisa, 1834, in-8, t. I, p. 388.
5. A. de Candolle, op. laud., p. 68.
6. Recherches sur plusieurs plantes connues des anciens Égyptiens, X, Le poireau, p. 3. {Recueil de travaux, t. XVI.)
7. Kahun, Gurob and Hawara, p. 47.
8. Ilistoria naturalis, lib. XX, cap. 68 (35).
9. Deipnosophistae, lib. IX, cap. 9 (369).
70 LES PLANTES CHEZ LES EGYPTIENS.
Indigène en Perse *, naturalisé dès longtemps dans TAsie antérieure, l'Europe méridionale et le nord de l'Afrique, le cardame des Anciens — notre cresson alénois — [Lepidium sativnm L.) a dû aussi, et même' assez tôt, être cultivé dans la vallée du Nil ; Miglia- rini a cru en reconnaître des graines ^ parmi celles qui se trouvent au Musée égyptien de Florence, il en existe aussi une vingtaine au Musée du Louvre ^ et M. Victor Loret rapporte à une racine égyptienne le nom copte pi-ghleimi de cette plante*. Il y a donc des raisons d'ad- mettre la culture du cardame dans l'ancienne Egypte.
L'endive {Cichorium eridivia L.), qu'on a voulu identifier avec lasm^ de Pline*, est indigène dans tout le bassin de la Méditerranée ^ ; elle se rencontre aussi à l'état sauvage dans la vallée du Nil"; Maillet trou- vait celle qui y croît ainsi spontanément préférable à la variété qu'on cultive en France ^ Mais cette plante a-t-elle aussi été un objet de culture dans l'ancienne Egypte comme elle l'est parfois dans l'Egypte actuelle? Je ne saurais le dire, comme j'ignore si la laitue fai- sait partie des plantes potagères de ce pays.
Il existe deux espèces indigènes de laitue, en
1. A. de CandoUe, op. laud., p. 69.
2. Indication succincte des monuments égyptiens du Musée de Florence. Florence, 1859, in-8, p. 75, n» 3624.
3. Recueil de travaux, t. XVII (an. 1895), 33, p. 199.
4. La Flore pharaonique, p. 110, n" 189.
5. Historia naturalis, lib. XX, p. 32.
6. A. de Candolle, op. laud., p. 77.
7. D*après Schweinfurth, Zeitschrift far Ethnologie, an. 1891 , p. 662, cette espèce sauvage est le C. divaricatum Schousb., type, pour lui, du C. endivia L.
8. Description de VÉgypte. La Haye, 1740, in-12, t. II, p. 101. « Il croît en Egypte, dans les campagnes, une chicorée
■ mille fois plus douce que celle de nos jardins. »
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 71
Egypte^ ; mais on n'y rencontre pas la scarole {Lactuca scariola L.), qui est regardée comme le type de la variété cultivée ^ Cette espèce a-t-elle été importée dans la vallée du Nil? Le fait n'est pas invraisem- blable, mais n'a dû peut-être se produire qu'à l'époque grecque. Des graines de la laitue cultivée ont été, il est vrai, trouvées au Musée égyptien de Berlin; mais A. Braun, qui les a déterminées, doute de leur an- cienneté'.
Parmi les plantes figurées le plus souvent dans les anciens hypogées, au milieu des ofirandes funèbres, M. Victor Loret a cru reconnaître des laitues pom- mées* — évidemment de la variété appelée scarole. — La supposition peut être vraie de quelques-unes de ces représentations ^ mais elle n'est guère admissible pour les plantes aux feuilles agglomérées réunies au- bout d'une longue tige. Il faut dire toutefois, en faveur de l'existence ancienne de la laitue en Egypte, que cette plante porte en copte le nom pi-ôb *, qui semble d'origine hiéroglyphique ; M. Victor Loret le rapproche des plantes abou ou afa, mentionnées toutes deux dans les papyrus médicaux, mais qu'on n'a pu encore identifier.
1. Illustration de la Flore d'Egypte, p. 99.
2. A. de Candolle, op. laud., p. 75.
3. Zeitschrift fur Ethnologie, t. IX (an. 1877), p. 290.
4. La Flore pharaonique, p. 68, n» 113. Il est à remarquer que Maillet, op. laud., dit que les laitues ne pomment pas en Egypte.
5. Par exemple des plantes à feuilles vertes ramassées en paquet qu'on voit parmi les offrandes du tombeau de Rokhou. Mémoires publiée par les membres de la Mission archéologique du Caire, t. I, pi. IV.
6. Kircher, op. laud., p. 196.
» '
72 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
S'il n'est pas impossible que les anciens Égyptiens aient cultivé la laitue, est-il probable qu'ils aient aussi cultivé Tache ou céleri [Apium graveolens L.) ? Indigène dans presque toute l'Europe, ainsi que dans l'Afrique septentrionale et l'Asie antérieure*, l'ache se rencontre dans les marécages de TÉgypte, et sa présence dans la guirlande que la momie de Kent, oflBcier de la XX® dynastie, portait sur la poitrine montre qu'on lui attribuait peut-être chez les Égyp- tiens, comme plus tard chez les Grecs et les Romains, une signification symbolique ; mais c'est l'espèce sau- vage, Schweinfurth l'a reconnu*, que les contempo- rains des Pharaons employaient dans les cérémonies funèbres.
D'après M. Victor Loret', qui croit que V Apium portait en égyptien le nom de matiy copte mit, les habitants de la vallée du Nil auraient aussi connu l'ache cultivée, ainsi même que le persil — le « mati du Nord » — mentionnés l'un et l'autre, avec Tache sauvage — le « mati des marais » — et une autre ombellifère appelée « mati de montagne » — peut- être le Crithmum pyrenaicum Forsk. — , dans les papyrus médicaux. De l'identité du copte mit, qui ne désigne que Tache cultivée, tandis que Tache sauvage est appelée kram dans cette langue *, avec Tégyptien mati, M. Victor Loret conclut que ce dernier mot,
1. A. de Cjtndolle, op. laud., p. 71.
2. Botanische Jahrbûcherj t. VIII, p. 13.
3. Becherches sur plusieurs plantes connues des anciens Égyptiens, XI, p. 8. (Recueil de travaux, etc., t. XVI.)
4. Kircher, op. laud., p. 195, donne à Tache cultivée le nom de pi-mit, à Tache sauvage celui de pi-kram et le nom de pi'Serinou au persil.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 73
employé sçul, désigne, lui aussi, Tache cultivée; cette plante aurait donc pris place dans les jardins égyp- tiens.
Le ipourij^ier {Portulaca oleracea L.) s'y trouvait-il également? Originaire de la région qui s'étend de THimalaya à la Grèce*, cette plante a été connue de l'Egypte pharaonique. M. Maspero a trouvé dans un texte hiéroglyphique le nom makhmakhaïy qu'il faut rapprocher du copte mehmoiihi, traduit en grec par àvBpo^rvT) : pourpier^; il est dès lors difficile de ne point admettre que le mot makhmakhaï ne désigne pas cette plante. Le Pseudo-Apulée attribuait aussi au pour- pier le nom égyptien mothmiitim^y qui n'en est évi- demment qu'une variante. Le Portulaca oleracea existait donc à une époque reculée dans la vallée du Nil; Schweinfurth Ty regarde comme indigène*, et il n'est pas impossible qu'il y ait été anciennement cultivé.
Une autre plante qui dut aussi pénétrer en Egypte, mais à une date relativement récente, est la coranète ou jute, ar. molokhîéh iCorchorus olitoriush.). Théophras- teS qui paraît bien avoir connu cette plante, parle de son amertume passée en proverbe et ajoute que ses feuilles ressemblaient à celles du basilic. Pline de son côté nous apprend qu'on la mangeait à Alexandrie'; le Corchorus était dès lors cultivé de son temps en Egypte. De Candolle ne croit pas qu'il y fût connu
1. A. de Candolle, op. laud., p. 70.
2. Victor Loret, La Flore pharaonique, p. 73, n^ 124.
3. De herbarum virtutibus, cap. 104.
4. Illustration de la Flore d'Egypte, p. 50.
5. Historia plantarum, lib. VII, cap. 7, 2.
6. Historia naturalis, lib. XXI, cap. 52.
74 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
anciennement *; Schweinfurth ne le considère aussi que comme subspontané dans la vallée du Nil'; peut- être y fut-il importé de la région tropicale sousies Ptolémées.
Les figures, dans lesquelles M. Victor Loret a cru reconnaître des laitues, ont été prises par Unger pour des représentations d'artichauts ^ Quelque grande qu'ait été en botanique Tautorité du naturaliste vien- nois, il est difficile, bien que M. Franz Wœnig n'ait pas hésité à l'admettre, de se ranger à sa manière de voir*, et il est plus que douteux que l'artichaut ait été connu, encore moins cultivé, en Egypte, avant l'époque gréco-romaine.
A côté des plantes plus ou moins alimentaires dont il vient d'être question, les anciens Egyptiens en culti- vaient d'autres comme condiments, à cause de leurs qualités aromatiques: tels étaient l'anis, la coriandre, le cumin et probablement l'aneth et le fenouil. Suivant Pline et Dioscoride% l'anis d'Egypte ne le cédait qu'à celui de Crète; cette ombellifère croissait donc en Egypte, mais elle n'y est pas indigène ; à quelle époque y fut-elle importée ? L'anis {Pimpinella ani- sumh,) porte en copte le nom emki ou mkiy découvert par M. Victor Loret dans deux manuscrits de la Bi- bliothèque nationale ' ; or on trouve dans le Papyrus
1. Origine des plantes cultivées^ p. 105.
2. Illustration de la Flore d'Egypte^ p. 53.
3. Sitzungsberichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 112.
4. C'est aussi l'avis d'A. de Candolle, op, laud., p. 75.
5. « Laudatissimum est Creticum, proximum Aegyptium », lib. XX, cap. 73. — De materia medica, lib. III, cap. 58.
6. Recherches sur plusieurs plantes, etc., XIII, p. 5. (Recueil de travaux, t. XVI.)
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 75
Ebers le terme maqàï, nom d'une substance qui, « desséchée, broyée et triturée », était recommandée contre les « oppressions de Téstomac » ; l'habile égyptologue lyonnais y a cru trouver la formé antique de emki et par suite le nom de Tanis ; cette plante a donc été introduite dans la vallée du Nil, au plus tard, au commencement de la XVIIP dynastie ; elle y fut sans doute cultivée depuis lors, comme elle Test encore aujourd'hui, surtout dans le Fayoum et la Haute- Egypte*.
La coriandre [Coriandrum sativum L.) dut l'être également au plus tard vers la même époque; son nom hiéroglyphique oiaishaou, qu'on rencontre fré- quemment, ainsi que le nom de sa graine, ounshP, dans les papyrus médicaux, en est la preuve. Il existe, au Musée de Leyde, deux paquets de graines de co- riandre trouvées, dit-on, dans des tombes pharaoni- ques ; mais l'origine en est douteuse^. On a découvert dans un hypogée de laXXIP dynastie, situé à Deir-el- Bahari, des fragments de cette plante que Schweinfurth a pu identifier*. Enfin plus récemment M. Flinders Pétrie a, ce qui ne saurait surprendre, trouvé une capsule de coriandre dans la nécropole gréco-romaine de Hawara\ Pline regardait la coriandre d'Egypte comme préférable à celle des autres pays ^ mais sui-
1. FîgBri, Studii suW Egitto, t. II, p. 97. — Illustration de la Floî^e d'Egypte^ p. 80.
2. Victor Loret, Recherches sur plusieurs plantes, VI. (Recueil de travaux, t. XV.) Dioscoride, liv. IIÏ, chap. 44 (71), dit que léS Egyptiens appelaient ochion la coriandre.
3. Communication de M. Pieyte.
4. Rerichte der botanischen Gesellschaft, t. II, p. 359.
5. Hawara, Biahmu and Arsinoë, p. 52.
6. Historia naturalis, lib. XX, cap. 82.
76 LES PUNIES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
vant lui, cette plante n'existait pas à l'état sauvage dans la vallée du Nil ; elle ne pouvait donc qu'y être cultivée. Une inscription parle de la graine oiinshi du district troïque*, situé en face de Memphis.
Le cumin [Ciimimim cyminum L.), « le meilleur des condiments », comme l'appelle Pline', fut aussi an- ciennement connu et sans doute cultivé en Egypte; Dioscoride dit que le cumin qui croissait dans ce pays prenait place pour sa bonté tout après celui d'Ethio- pie ^ On conserve au Musée de Florence une graine de cette ombellifère trouvée dans une tombe pharaonique*. Le cumin portait dans la langue hiéroglyphique un double nom, celui de tapnen^ qu'on rencontre souvent dans les papyrus médicaux, et le nom de qamnini, qui paraît emprunté aux langues sémitiques*, — hé- breu kammoriy ar. kammoûn, — C'est de Syrie, en effet, que cette ombellifère, originaire du Turkestan, fut probablement importée en Egypte.
Le cumin est renommé pour ses vertus carmina- tives ; il en est de m^me de l'aneth [Anethum graveo- lens L.) et pour cette raison cette plante fut, ainsi que le cumin, cultivée dans l'ancienne Egypte, comme elle l'est dans l'Egypte actuelle*. L'aneth portait, dans la langue hiéroglyphique, le nom d'ammisi, qu'on ren- contre dans les Papyrus Ebers et de Berlin ; il faut rapprocher de ce mot le vocable amisi, émisé de
1. Victor Loret, Recherches sur plusieurs plantes y VI, p. 3.
2. Historia naturalisa lib. XIX, cap. 57.
3. De materia medica^ lib. III, cap. 61 (78).
4. A. Migliarini, Indication succincte des monuments égyg- liensj p. 75, n» 3628.
5. Victor Loret, La Flore pharaonique, p. 72, n» 122.
6. Illustration de la Flore cT Egypte, p. 81.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 77
quelques Scalas coptes, rendu par le grec àvr^Oov, ar. shebet^; on voit donc que l'aneth était connu et pro- bablement cultivé dans la patrie des Pharaons dès les premiers temps de la XVIIP dynastie ; plante indigène dans l'Asie antérieure et dans la région méditerra- néenne*, il n'est pas surprenant qu'il ait pénétré en * Egypte à une époque aussi reculée.
Le fenouil [Fœnicuhim officinale L.)y dut pénétrer aussi à une date ancienne. 11 est fait mention dans le Papyrus gnostique de Leyde de la plante shamari hoout; or M. Victor Lor^t^ a trouvé dans une Scala de la Bibliothèque nationale le nom copte shamar hoout ^ traduit par l'arabe shamâr berri « fenouil sauvage »*, ce qui paraît bien prouver que la plante du Papyrus de Leyde est le fenouil. M. Loret croit aussi que le mot shamârn, qui se rencontre une fois dans le grand Papyrus Harris, désigne probablement la même om- bellifère. 11 incline à la retrouver dans la plante besbes des Papyrus Ebers et de Berlin, nom qui se serait conservé dans l'arabe bisbas, une des appellations da fenpuil.
IL
On vient de voir combien fut considérable — encore ai-je du en oublier — le nombre des plantes potagères cultivées dans les jardins égyptiens ; mais elles étaient
1. Victor Loret, La Flore pharaonique y p. 71, n^ 120.
2. Boissier, Flora orientalis. Genève, 1872, in-8, t. II, p. 1026.
3. La Flore pharaonique y p. 71, n^ 121.
4. Kircher, op. laud., p. 193, donne au fenouil ordinaire le nom de pi-aneoumor et celui de malatron au fenouil sauvage.
78 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
loin d'être les seules qu'on y rencontrât. Si, à côté de la culture agricole proprement dite, avait pris place une culture maraîchère, qui ne lai cédait guère en impor- tance, les habitants de la vallée du Nil ne s*en tinrent pas là, et, à ces deux cultures si prospères, ils joigni- rent, les monuments en font foi , d'abord celles des arbres fruitiers, et plus tard celle des plantes d'agrément et des fleurs. Quel a été l'état successif de ces dernières cultures dans l'Egypte ancienne ?
Les peintures d'une tombe de Béni-Hassan, qui représentent la propriété de Khnoumhotpou, contempo- rain de la XIP dynastie, peuvent nous donner une idée de ce qu'était, à cette époque, la culture maraîchère et fruitière dans la vallée du Nil\ A gauche, on voit une vigne, dont trois vendangeurs cueillent les raisins déjà mûrs, qu'un quatrième emporte dans des cor- beilles ; au delà, s'élèvent deux figuiers, l'un couvert de fruits, que cueillent deux ouvriers, aidés dans leur besogne par trois singes cynocéphales, l'autre qui en est dépouillé. Puis vient le potager, couvert de plantes disposées en plates-bandes quadrangulaires, que deux ouvriers sont occupés à arroser, tandis qu'un troisième personnage, le jardinier de Khnoumhotpou*lui-même, — il s'appelait Noufirhotpou — , met en bottes des oignons nouvellement arrachés ^ Plus loin, à droite, se dresse un dattier qui complète le tableau.
Le jardin pharaonique, tel que l'a peint l'artiste de
1. Champollion le Jeune, Monuments de V Egypte et de la Nubie, t. IV, pi. CCCVII, 3 ; CCCLVIIL 1, 2. — Rosellini, Monument i civili (M\ai8), t. II, pi. XL. — Lepsius, Denkmàler^ t. IV, pi. 127, tombe 2, face occidentale B. — Percy E. New- herry, Béni' Hasan. London, 1893-94, in-fol., t. I, pi. XXXIX.
2. Rosellini, Monumenti civili (texte), t. I, p. 383-85.
l'houticulturp: dans l'kgypte ancienne. 79
la XIP dynastie, renfermait à la fois, on le voit, des légumes et des arbres à fruit. La culture des légumes remonte sans doute aux temps les plus reculés de rhistoire égyptienne ; celle des arbres à fruits n'est guère moins ancienne. Sur une peinture tombale de Gizeh', qui date de la IV* dynastie, se trouve déjà représentée la cueillette des fruits du sycomore, ainsi que la fabrication du vin. Une peinture de Zaouïet-el- Maïétin*, un peu postérieure, — elle remonte seule- ment à la VP dynastie, — mais encore fort ancienne, nous fait assister aux différentes scènes de la ven- dange ; on y voit aussi des sycomores, qu'on est en train d'abattre et dont plus loin on débite le bois. Sur une tombe de Béni-Hassan^, qui remonte à la XIP dynastie, sont représentés des dattiers que des ouvriers- viennent abattre ; sur une autre tombe, également de Béni-Hassan*, celle de Khati, est sculptée de nouveau une vigne dont on cueille le raisin.
La culture des arbres fruitiers avait donc pris de bonne heure, à côté des cultures agricoles ou maraî- chères, une place qui, modeste d'abord, ira toujours grandissant; on les plantait aux bords des jardins pota- gers ou des réservoirs aménagés partout où le Nil ne portait pas, en débordant, ses eaux bienfaisantes. C'est ainsi que sur une peinture tombale de Shéikh Abd-el-Gournah^ contemporaine de la XVIIP dynas-
1. Lepsius, Denkmàler, t. III, pi. 53, tombe 16.
2. Lepsius, Denkmàler, t. IV, pi. 111, tombe 14.
3. Lepsius, Denkinàler, t. IV, pi. 126, tombe 2.
4. Rosellini, Monumenti civili (atlas), t. Il, n» 37, 1 et 2 ; (texte), t. I, p. 368.
5. Champollion le Jeune, Monuments de V Egypte et de la Nubie, t. II, pi. 185, 2. — Rosellini, Monumenti civili, t. II, n» 40, 2.
80 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
tie, on aperçoit un sycomore qui ombrage de son épais feuillage un réservoir, où un jardinier vient puiser de Teau; au delà se dresse un arbre, que Rosellini a pris pour un acacia ou un tamaris, plus loin un pal- mier doum. Désormais il n'y aura pas une pièce d'eau, nous en verrons tout à Theure de nombreux exemples, qui ne soit entourée d'arbres \ Mais ce n'est pas là seulement qu'on les trouvait.
Les jardins, tels que celui de Khnoumhotpou, où aux légumes utiles se joignaient quelques arbres à fruits, suffisaient peut-être aux besoins des habitants de l'ancien Empire ; il n'en fut plus de même pour ceux du nouveau, il leur fallait des jardins d'un tout autre caractère. L'antique culture maraîchère ne fut plus assez pour eux ; si le colon des campagnes s'en con- tentait toujours, si elle fournissait à l'artisan des villes une ample ressource pour son alimentation, elle ne pouvait satisfaire au luxe croissant et aux goûts nouveaux des grands ; leurs riches habitations de la ville, leurs maisons champêtres surtout réclamaient autre chose que des jardins destinés aux besoins ordi- naires de la vie ; il fallait à ces résidences somp- tueuses de l'ombre et de la fraîcheur ; des arbres seuls pouvaient leur en donner, et ceux-ci n'occupaient qu'une place restreinte dans les jardins potagers; aussi, outre ces jardins, que les grands faisaient cul- tiver par leurs métayers ou par leurs serviteurs, ils en avaient de tout différents, consacrés à des culturejs
1. C'est ainsi que, sur une peinture thébaine de la XVIII» dynastie, le réservoir, où des captifs occupés à construire le temple d'Amon puisent de l'eau, est entouré d'une rangée de sycomores. Prisse d'Avenues, Histoire de Vart égyptien d'après les monuments. Paris, 1878, in-fol.,p]. 59.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 81
tout autres, et qui, tenant à la fois du parc et du ver- ger, étaient l'accompagnement obligé et Tornement ordinaire de leurs palais et de leurs villas*.
C'était là qu'après les fatigues de la guerre ou le soin des affaires les pharaons et leurs officiers allaient goûter le repos ; là, au bord des pièces d'eau qu'ani- maient de leurs ébats des oiseaux aquatiques, à l'ombre des arbres rares ou utiles qu'ils avaient réunis à grand'peine, ils allaient avec leurs femmes « faire un jour heureux » et prendre le frais*, jouissance si délicieuse dans un pays dévoré par les ardeurs du soleil, qu'on n'en concevait pas de plus grande au delà de la tombe : « Que je me promène, fait dire à un mort son inscription funéraire', chaque jour, sans cesse, au bord de mes étangs, que mon âme repose sur les branches des arbres que j'ai plantés, que je me rafraîchisse sous mes sycomores. » Go n'était pas seulement pour les hommes occupés que les jardins étaient ainsi un lieu de délassement et de repos, les dames aussi y trouvaient une retraite charmante et recherchée ; elles aimaient à se promener dans les nombreuses allées qui y étaient ménagées ; elles y recevaient les visites de leurs amies et y passaient dans de longs entretiens les heures brûlantes du jour.
Les Égyptiens aussi, et cela se comprend, mettaient
1. « J'ai planté ta ville de Thèbes », dit Ramsès dans le Papyrus Hai^is, « d'arbres, d'arbustes, de fleurs Awra, menhet, pour ton nez. » PI. VII. Zeitschrift fur âgyplische Sprache, t. XI (an. 1873), p. 54.
2. G. Maspero, Le tombeau de Nakhti. {Mémoires publiés par les membres de la mission archéologique française au Caire, t. V, p. 412).
3. Karl Piehl, Notes de critique. {Recueil de travaux, etc. t. I, n« 3, p. 196.)
I. 6
82 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
le plus grand soin à entretenir et à embellir ces lieux de prédilection ; ils les ornaient d'arbres amenés par- fois de lointaines contrées. Un officier de Thoutmès I**" (XVIIP dynastie), Anna, intendant des greniers d'Amon et directeur des travaux du roi, rappelle avec complai- sance, dans son inscription funèbre*, les arbres nom- breux et plusieurs d'essence rare dont il avait rempli son jardin. Dans le papyrus moral de Boulaq, un vieux scribe, Khonsouhotpou, félicite son fils Ani du domaine qu'il avait acquis et accru. « Tu as, lui dit- iP, mis en état tes champs, entouré de haies ton domaine ; tu as planté autour de ta de^meure des syco- mores en allées. Tu remplis ta main de toutes les fleurs que tu vois. »
Les jardins, aux yeux des Égyptiens, étaient d'un si grand prix que, dans leur anthropomorphisme, ils ne croyaient pouvoir offrir aux dieux rien de plus grand ou de plus auguste. Parmi les dons que Ramsès III fit aux temples d'Egypte, il y avait cinq cent quatorze parcs ou bois sacrés. « Je t'ai aménagé d'immenses jardins avec des arbres magnifiques et des vignes», dit le Pharaon dans la charte de donation, en parlant des parterres offerts aux divinités d'Héliopolis.... « J'ai fait planter pour toi des bosquets remplis d'arbres divers
1. Henri Brugsch, Recueil de monuments égyptiens. Leipzig, 1862, in-4, l^e partie, p. 48, pL XXXVL — Charles E. Mol- denke, Ueber die in aliâgyptischen Texten erwâhnten Baume und deren Verwerthung. Leipzig, 1886, in-8, p. 18. — H. Bous- sac, Le tombeau d'Anna. (Mémoires de la mission archéolo- gique au Caire, 1896, t. XVIII, fasc. 1, pi. s. n.).
2. E. de Rougé, Etude sur le Papyrus 4 du musée de Boulaq. (Comptes rendus de VAcadémie des Inscriptions^ an. 1861, p. 345). — Amélineau, La morale égyptienne quinze siècles avant notre ère. Paris, 1892, in-8, p. 90.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 83
et de dattiers, avec de vastes bassins couverts de fleurs de lotus et de joncs*. »
Ces textes nous laissent déjà entrevoir ce qu'était un jardin dans l'ancienne Egypte ; les peintures des hypogées achèvent de nous le faire connaître *. Établi, pour en faciliter l'arrosage, dans le voisinage de quel- que canal, entouré, ainsi que la villa dont il dépendait, de murs qui en défendaient l'accès, le jardin pharao- nique était d'ordinaire divisé en plusieurs sections, consacrées chacune à une culture particulière et séparées les unes des autres par une muraille peu élevée ; des bassins y entretenaient une fraîcheur per- pétuelle,* en même temps qu'ils fournissaient l'eau nécessaire aux plantes qu'on y cultivait. Dans le voisinage de ces bassins des espèces de kiosques en- tourés d'arbres permettaient de jouir en paix du repos et de l'ombre. Une large porte donnait accès dans le jardin et une allée conduisait à la maison d'habitation située le plus souvent à l'extrémité opposée de l'en- ceinte. Éloignée du tumulte de la ville et protégée contre les ardeurs du soleil, une pareille retraite offrait à son possesseur un intérieur calme et paisible, où il vivait exempt du souci des affaires et loin des bruits du monde. Elle pouvait d'ailleurs offrir les dispositions les plus diverses.
Une peinture deThèbes, par exemple^, nous montre
1. Aus dem grossen Papyrus Harris von Aug. Eisenlohr, pi. XXYW. (Zeitschrifl ffir dgyptische Sprache, t. XI (an. 1873), p. 98-99
2. G. Wilkinson, The manners and customs of the ancient Egyptians, t. I, p. 377. — Perrot et Chipiez, Histoire de Vart dans Vantiquitê. Paris, 1882, in-8, t. I. VÈgypte, p. 482.
3. J. Rosellini, Monumenti civili, t. II, p. 382-84. Atlas, t. Il, pi. LXYIII, 2.
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84 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
une enceinte quadrangulaire, dans laquelle on pénètre par deux portes ; celle de droite donne accès dans la maison, celle du côté gauche conduit dans le jardin ; celuî-ci paraît, par le manque de perspective, divisé en trois sections ; en haut on voit une treille formée de trois vignes couvertes de grappes de raisins déjà mûres ; de chaque côté se dresse un arbre sans carac- tère bien défini, mais probablement un sycomore. Dans la seconde section se voient un grenadier et peut-être un perséa. Au delà de ce jardin si simple s'étend une cour, au fond de laquelle se trouve une espèce d'oflSce garni de vaisselle et de victuailles ; au bas se dresse une table d'oflfrandes. A droite de la cour règne une galerie pourvue d'une large fenêtre et plus loin apparaît l'habitation. Le moment où l'artiste a peint cette villa est celui où la maîtresse de la maison et les femmes de sa famille reçoivent la visite de dames étrangères, qui viennent prendre part à une fête. Celles-ci sont entrées par la porte du jardin et s'avancent, en s'inclinant, vers la maîtresse de la maison, debout sur le seuil de la porte, et lui offrent leurs hommages et des présents.
Une autre peinture, qui se trouve également dans une tombe thébaine*, représente à droite une rési- dence d'été précédée d'un portique, devant lequel se dressent un obélisque et une espèce de colonne ou de mât. Au delà s'étend le jardin, avec son bassin cen- tral, alimenté par les eaux d'un canal extérieur, avec lequel il communique par une large tranchée ou fossé intérieur. De chaque côté de ce fossé et du bassin s'alignent des arbres sans caractère distinctif, mais
t. G. Wilkinson, op, laud., t. I, p. 366, pi. 136.
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L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 85
dans lesquels il faut voir sans doute des sycomores ; on en voit également le long, de la façade septen- trionale de la maison ; parallèlement à la tranchée inté- rieure sont plantés des papyrus* et un arbuste sans forme précise, mais qui représente peut-être un cep de vigne. L'artiste ne s'est pas borné à donner cette esquisse; il a représenté dans la partie du jardin, voi- sine de la villa, une visite faite à la maîtresse de la maison par des dames, à chacune desquelles elle offre un bouquet.
Dans ces deux peintures Tartiste pharaonique a tenu à nous faire assister à des scènes d'intérieur qui nous initient à la vie intime de ses contemporains ; dans quatre autres peintures, également thébaines et de la même époque, Tune qui se trouve au British Muséum, la seconde publiée par les membres de la mission archéologique française au Caire, la troisième donnée dans les Monuments de Lepsius et la quatrième repro- duite par Rosellini, l'artiste, au contraire*, a laissé de côté les scènes d'intérieur et ne s'est attaché qu'à représenter, dans leurs moindres détails, les villas et surtout les jardins de son temps.
Le jardin de la peinture conservée au British Muséum^ est d'une grande simplicité. Composé d'un enclos rectangulaire allongé, au centre s'étend un bassin de même forme, sur lequel on voit des oies prendre leurs ébats,. tandis que des poissons se jouent dans ses eaux, au milieu desquelles poussent six touffes de lotus. Autour de ce bassin se trouve une
1. Il semble aussi qu'il y a seize touffes de papyrus dans le bassin.
2. Northern Egyptian gallery, n" 177.
86 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
rangée de plantes aquatiques et d'arbustes ; j'ai compté cinq toufifes de papyrus, un arbuste à fleurs ou fruits rouges à peine distincts et un autre arbuste à fleurs blanches. Je reviendrai plus loin sur ces deux arbus- tes. Au delà et parallèlement à chacun des murs du jardin, règne une rangée d'arbres ; en haut, d'abord un sycomore, un arbre à basse tige et à feuilles longues, avec des fruits semblables à des dattes S un palmier doum, puis encore ui> sycomore, un dattier, peut-être un perséa, suivi d'un second palmier doum, enfin un- troisième sycomore, au pied duquel une femme range des figues dans une corbeille. A gauche on voit un sycomore entre deux perséas. En bas il y a sept arbres analogues à ceux de la partie haute du jardin, mais distribués d'une manière un peu différente ; d'abord un arbre méconnaissable, ensuite un dattier, un syco- more, peut-être un perséa, puis encore un dattier, un* sycomore et un dattier. Le côté droit est détruit. Là se trouvait sans doute la demeure du propriétaire du jardin; elle était probablement aussi simple que celui-ci. Le jardin de Rekhmara, officier de Thoutmès III, à Shéikh Abd-el-Gournah, — j'aurai encore occasion ^ d'en parler dans un autre chapitre — offre un aspect bien plus opulent^. Le vaste bassin qui en forme le centre est entouré d'une première rangée de dix-neuf à vingt arbres sans caractère distinctif, mais qui pour- raient bien être des jeunes sycomores ; au delà règne une seconde rangée d'arbres composée de vingt-six à
1. On serait tenté d'y voir un jeune dattier, ce qui confir- mefait l'assertion de Théophraste, que cet arbre peut porter des fruits n'étant encore arrivé qu a la hauteur d'homme.
2. Mémoires de la mission archéologique française au Caire, t. V, liv. I, p. 165, pi. XXXVIII.
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vingt-huit dattiers ou doums, alternant entre eux ; plus loin on voit une troisième et dernière rangée de 22 arbres, encore sans caractère bien défini: syco- mores, perséas, myrobalans, grenadiers peut-être et arbres fruitiers semblables. De la villa le portique seul est représenté.
Sur une peinture d'un des tombeaux de TelLel- Amarna, celui d'Aï, gendre du pharaon Khouniaton, l'artiste pharaonique, au contraire, a représenté en son entier la résidence du défunt, avec son jardin et ses dépen- dances \ Entourée d'une enceinte murée, une porte principale, flanquée de deux portes plus petites, y donnait accès et conduisait dans une allée ombragée d'arbres, qui séparait les deux corps de bâtiments principaux ; devant chacun d'eux, et au midi se trou- vait un bassin, une rangée d'arbres régnait tout autour du bâtiment de droite et au nord de la maison de gauche se trouvait le jardin avec son large bassin au milieu, une espèce de pavillon ou de kiosque à côté, une double rangée d'arbres en bas, ainsi qu'à droite et à gauche et une simple rangée en haut. Au-dessus du corps de bâtiment de droite et au delà de la rangée d'arbres qui le bordait au nord, s'étendait la maison d'exploitation agricole, avec la basse-cour, les écuries, les greniers, etc. Des deux corps de bâtiments celui de droite était de beaucoup le plus considérable, celui de gauche semble avoir été entouré d'une cour inté- rieure plantée d'arbres, et à droite et à gauche de laquelle se trouvaient les offices ou les caves, à en
1. Lepsius, Denkmàler, t. VI, pi. 95. — Wilkinson, op. laud., t. ï, p. 369, pi. 9. — Prisse d'Avennes, Histoire de Vart égyp- tien, pi. 45. — G. Maspero, V Archéologie égyptienne. Paris, 1887, p. 17.
88 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
juger par le grand nombre d'amphores et de vases divers qu'on y voit.
Quant aux arbres qui entourent les habitations, on en compte de cinquante à soixante ; mais il est assez difficile d'en reconnaître la nature; deux en bas pa- raissent être des figuiers, si Ton en juge d'après la forme de leurs feuilles, qu'on pourrait prendre aussi, il est vrai, pour des feuilles de vigne ; les autres étaient probablement des sycomores, mais leur forme purement schématique ne permet guère de se prononcer avec certitude. Plusieurs des arbres du jardin, par contre, se reconnaissent sans peine; on y voit un palmier doum, quatre dattiers, dix grenadiers, six arbres qu'on peut prendre comme ceux du bas pour des figuiers, quatre sans caractère défini, peut-être des sycomores, et un dont les rameaux dénudés ne permettent aucune identification.
On voit quelle quantité d'arbres étaient accumulés autour de la villa des tombes de Tell-el-Amarna; il y en avait un bien plus grand nombre encore dans le parterre de la villa d'un chef militaire, contemporain d'Amenhot- pou II, septième roi de laXVIIP dynastie, résidence dont ChampoUion * et Rosellini ^ ont donné le dessin , reproduit dans les ouvrages sur l'agronomie, l'archéologie ou la botanique égyptiennes de Wilkinson^ Franz Wœnig*, Charles Moldenke'^ et Maspero*. Leur ensemble for-
1. Monuments de l' Egypte et de la Nubie j pi. 261.
2. Monumenti civili, texte, t. II, p. 382; atlas, t. Il, pi. 69.
3. The manners and customs t. I, p. 377, pi. 150.
4. Die Pflanzen im alten Aegypten^ p. 232.
5. Ueber die altâgyptischen Bâume^ p. 41.
6. L'Archéologie égyptienne, p. 15. — Histoire ancienney t. I,p. 291.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 89
mait un vaste carré, entouré de murs crénelés et situé à Touest d*un canal dont il est séparé'par une chaussée, que bordait une rangée de sycomores. Sur cette chaus- sée s'ouvre la porte d'entrée ; elle donne sur une cour intérieure, où se trouve une petite habitation; on dirait la loge du portier. Au delà de la cour s'étend le vignoble, vaste plant composé de vingt-quatre ceps, conduits sur des treillis, et formant un berceau impénétrable aux rayons du soleil. Plus loin et à l'extrémité oppo- sée à la porte d'entrée s'élève la villa, séparée du mur de clôture de droite par une double rangée d'arbres, la première composée de quatre sycomores, la seconde de dattiers et de palmiers doums. De chaque côté de la cour qu'entourent des murs peu élevés sont creusés deux bassins rectangulaires ; deux autres bassins presque carrés sont situés au-dessus et au-dessous de la vigne ; à droite et à gauche de ceux-ci et à gauche des deux autres sont plantés des papyrus ; des touflfes de papyrus encore semblent pousser aa milieu de ces bassins, sur les eaux desquels se jouent des oiseaux aquatiques, des oies et des canards. Près des derniers bassins, et à côté des papyrus, s'élevaient deux espèces de kiosques, où l'on venait sans doute prendre le frais.
Le reste du jardin était rempli par des arbres à fruit. Des deux côtés de la vigne s'étendait une longue rangée de dattiers; au nord et au sud de la villa, étaient plantés des sycomores, huit au nord, quatre au sud; derrière eux s'alignaient huit dattiers ; une rangée de douze sycomores, au contraire, se trouvait au delà des bassins du jardin ; en haut et en bas de celui-ci courait, parallèlement au mur de clôture, une autre rangée de trente-cinq arbres, palmiers doums, sycomores et dat- tiers alternant entre eux. Une double rangée de pal-
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miers s'élevait aussi le long du mur de clôture de droite, tandis que trois sycomores se dressaient de chaque côté de la loge du garde, ainsi que huit syco- mores au-dessous, huit palmiers au-dessus des bassins de droite. Enfin, entre les bassins et ceux du jardin se trouvait un petit enclos rempli de douze arbres, peut- être des sycomores. Cela faisait en tout, y compris les vingt-quatre vignes, deux cent soixante dix-huit arbres. On voit par là quel aspect particulier offrait ce jardin ; les arbres y étaient multipliés, moins pour Tagrément qu'en vue de l'ombre et de la fraîcheur, et il faut ajou- ter de Tutilité, puisque presque tous étaient ou parais- sent avoir été des arbres à fruits.
Autant qu'on en peut juger par une représentation souvent imparfaite ou conventionnelle, les jardins dont je viens de parler, si Ton fait abstraction des deux arbustes de la peinture du Musée britannique, ne ren- fermaient pas plus de six à sept espèces d'arbres ; le jardin de Thèbes à obélisque n'en contenait même peut- être que deux ; c'est peu et sans doute il en était sou- vent dans la réalité tout autrement ; nous connaissons au moins un jardin, celui du scribe Anna, qui en ren- fermait un nombre bien plus grand \ L'inscription funéraire de cet officier nous apprend qu'il avait planté dans son parc vingt espèces différentes d'arbres, parmi lesquelles d'ailleurs se trouvaient les diverses essences dont j'ai signalé l'existence dans les jardins que je viens de décrire ^ Malheureusement sur ces vingt espèces,
1. Henri Brugsch, Recueil de monuments j pL XXXVL — G. Maspero, Histoire ancienne, t. I,p. 201.
2. Charles E. Moldenke, op. laud., p. 20. — H. Boussac, Le tombeau d'Anna, pL s. n. La peinture du jardin d'Anna ne donne qu'une idée imparfaite du nombre — on en voit moins
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. î)l
cinq ou six n'ont pu être identifiées. Restent quatorze à quinze espèces connues ; mais elles étaient loin d'être cultivées, nous venons de le voir, dans tous les jardins pharaoniques, et le nombre de celles qu'on y rencon- trait variait d'ailleurs avec l'étendue de ces jardins, ainsi qu'avec le goût ou la richesse de leurs posses- seurs. Ce n'étaient pas toutes non plus des essences à fruits ; à côté d'elles prenaient place des arbres d'orne- ment, cultivés pour la grâce ou la beauté de leur feuil- lage; mais en bien moins grand nombre toutefois que les arbres fruitiers.
Les plus répandus parmi ces derniers étaient le dattier, le palmier doum et le sycomore ; le jardin du scribe Anna renfermait cent soixante-dix dattiers, cent vingt palmiers doums et quatre-vingt-dix sycomores, ainsi que trente-un caroubiers^ et douze vignes; mais les autres arbres fruitiers n'y figuraient qu'en nombre presque insignifiant; on n'y comptait que cinq figuiers, cinq grenadiers, autant d'arbres nebs'^, trois perséas, deux arbres à noix de ben^ et seulement un palmier argoun. Quant aux arbres d'ornement, ce même jardin
de cinquante — et des espèces d'arbres qu'il renfermait; la disposition en est d'ailleurs toute particulière ; la maison se trouve avec les greniers dans la partie méridionale ; au delà est le bassin avec ses lotus habituels, ayant à droite quatre, à gauche trois arbres, qui semblent appartenir à des essences différentes ; puis viennent trois rangées d'arbres, dont les dat- tiers, plantés au milieu de la première, sont seuls reconnais- sablés ; enfin au fond et à gauche se trouve le kiosque, où Anna et sa femme prennent le frais et devant lequel s'étend un plant irrégulier de palmiers doums.
1. Victor Loret, Recherches sur plusieurs plantes, VII. Le caroubier. {Recueil de travaux^ t. XV, p. 113.)
2. Voir le chapitre suivant, p. 125.
3. Victor Loret, Recherches, etc. I. L'olivier et le moringa. {Recueil de travaux, t. VII, p. 101.)
9^ LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
en renfermait trois espèces, en nombre restreint tou- tefois : dix tamaris, ainsi que dix saules safsaf et seu- lement trois acacias. Aucune de ces espèces ne se ren- contrait, à ce qu'il semble, dans le verger de ToflScier d' Amenhotpou II, ainsi que dans les autres parterres des hypogées thébains*. Ils ne paraissent aussi avoir ren- fermé ni caroubiers, ni arbres 7iebs ou à noix de beriy ni palmiers argouns ; mais les autres arbres à fruits y étaient plus ou moins complètement représentés : il y avait jusqu'à quatre-vingt-douze dattiers, vingt-deux palmiers doums, soixante- douze sycomores et vingt- quatre vignes dans le parterre du chef militaire con- temporain d'Amenhotpou II.
Telle était à peu près la composition d'un jardin égyptien à l'époque de la XVIIP dynastie; il suffi- sait peut-être aux exigences de l'époque ; mais il man- quait de variété et on y eût cherché en vain quelques- uns des meilleurs fruits de l'Asie antérieure, ainsi que plusieurs des plus beaux arbres d'ornement de la région méditerranéenne, qu'il devait posséder plus tard. Il les acquit successivement, d'abord sous les grands princes du nouvel empire, plus tard à l'époque de la domination perse et surtout sous celle des Pto- lémées. Les expéditions des Ahmessides et des Rames- sides en Ethiopie au sud, en Syrie et jusqu'à l'Eu- phrate au nord, l'occupation de la terre de Qimit par les Perses, qui, partis du plateau de l'Iran, avaient étendu leur domination d'un côté jusqu'à l'Indus et de l'autre jusqu'aux rivages de la Méditerranée, enfin la conquête d'Alexandre et l'établissement de dynasties
1. On aperçoit, au contraire, un acacia ou un tamaris dans le jardin potager de la peinture d'Abd-el-Gournah.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 93
grecques en Syrie et sur le trône d'Egypte, n'avaient pu manquer d'avoir leur contre-coup sur l'agronomie et l'horticulture, comme sur la civilisation, de l'Asie antérieure tout entière et en particulier de la vallée du Nil. Ces grands mouvements de peuples et d'armées, ainsi que les relations pacifiques et commerciales qui les accompagnèrent ou qui les suivirent, eurent pour conséquence naturelle de transporter, hors de leur pays d'origine, nombre d'espèces végétales ; plusieurs pénétrèrent alors pour la première fois dans l'antique patrie des Pharaons.
Dès longtemps les princes égyptiens avaient aimé à enrichir leur pays des produits de l'étranger ; l'expé- dition pacifique envoyée par la reine Hatshopsitou au pays de Pount chercher des arbres à encens, dont j'ai parlé plus haut^ ne fut pas un fait isolé. Ramsès III rappelle dans le grand Papyrus Harris les arbres que, lui aussi, avait fait planter dans la cour du temple de Thèbes*. Leurs expéditions militaires au delà des fron- tières de l'Egypte ofi'raient, d'ailleurs, aux Pharaons une occasion naturelle d'importer dans leur pays les végétaux utiles qu'ils avaient remarqués à l'étranger. Ils n'y manquèrent pas. C'est sous les Ahmessides proba- blement, conquérants de la Syrie, que la flore horti- cole de l'Egypte s'enrichit de l'olivier', cultivé depuis un temps immémorial au pays de Chanaan. Le pom-
1. Chapitre i, p. 18.
2. Zeitschrift fur âgyptische Sprache, t. XI, p. 35.
3. M. VV. Pleyte (^La couronne de la Justification, p. 13), suppose que l'olivier a été introduit en Egypte sous la XIX« dynastie ; il me semble plus conforme à la réalité d'en faire remonter l'introduction, soit aux Hycsos, soit aux princes de la XVII^ dynastie.
94 LES PLANTRS CHEZ LES ÉGYPTIENS.
mier apparaît à l'époque de la XIX" dynastie ; Ramsès II lit planter des pommiers dans ses jardins du Delta*. L'importation de l'amandier semble avoir été plus tar- dive*, elle n'eut peut-être lieu que sous les Ptolémées. C'est sous ces princes encore, et vraisemblablement même sous les derniers d'entre eux, sinoa à l'époque romaine, que le mûrier à fruits noirs, le pêcher, le ce- risier, de même peut-être que le poirier', furent im- portés dans la vallée du Nil.
En même temps qu'ils s'enrichissaient ainsi d'arbres fruitiers jusqu'alors inconnus, les parcs égyptiens s'em- bellirent également de nouveaux arbres d'ornement. L'introduction du peuplier blanc et du platane, que Théophraste montre croissant, bien qu'en petit nombre, sur les bords du Nil*, doit remonter à une époque déjà reculée; celle du chêne, qui, d'après le même na- turaliste, se serait trouvé en abondance, avec des perséas et des oliviers, dans un bois des environs de Thèbes^ doit être également ancienne; en est-il de même de l'introduction du frêne, qu'il faitcroître aussi, de même que l'orme ^ en Egypte? Je ne saurais rien en dire, pas plus qu'au sujet de l'importation dans la vallée du Nil du tilleul, cet arbre de la région tempé-
1. Victor Loret, Recherches, etc. V. Le pommier. {Recueil de travaux, t. VII, p. 113.)
2. WcXov LovQi, La Flore pharaonique, p.' 83.
3. M. Flinders Patrie a trouvé des fruits de ces divers arbres dans la nécropole gréco-romaine de Hawara, ce qui n'est pas toutefois une preuve absolue que ceux-ci fussent cultivés en Egypte ; le poirier même n'y est pas planté aujourd'hui. G. Schweinfurth, Illustration de la Flore d'Egypte, s. v.
4. Historia plantarum, lib. IV, cap. viii, 2.
5. Historia plantarum, lib. IV, cap. 2, 8. Théophraste se sert seulement du mot o,ou; sans dire de quelle espèce il s'agit.
6. Historia plantarum, lib. IV, cap. viii, 2.
L'HORTICULTURE DANS L'EGYPTE ANCIENNE. 95
rée de l'Europe, dont M. Flinders Pétrie a retrouvé des restes dans la nécropole gréco-romaine de Ha- wara*. Cette importation remonte sans doute assez peu haut. C'est probablement aussi à une date récente que le laurier*, originaire de la région méditerranéenne, a pénétré dans les jardins de l'Egypte. Si l'introduction de ces espèces nouvelles enleva à ces jardins le carac- tère intertropical qu'ils avaient eu jusque-là et les rapprocha des jardins de l'Asie antérieure ou de l'Eu- rope méridionale, c'est à des parcs et à des vergers bien plus qu'à des parterres qu'ils ressemblaient. Pour être de véritables parterres, il leur aurait fallu ce qui semble leur avoir longtemps manqué, des fleurs et une végétation herbacée.
On a admis, il est vrai, que les Egyptiens ont cul- tivé les fleurs de tout temps ; mais rien ne tend à le prouver, et on peut dire qu'en réalité les choses se sont passées autrement. Tels qu'ils sont représentés, les jardins des hypogées pharaoniques ne renferment, un seul excepté, aucune autre fleur ou plante herbacée que les lotus qui en couvrent les bassins et les papyrus qui garnissent les bords de ceux-ci. Unger toutefois mentiojine un jardin représenté, dit-iP, sur les murs d'une tombe de Thèbes et où se trouveraient de véri- tables fleurs; après avoir remarqué qu'il était situé au
1. Knhun, Giirob and Hawara, p. 46, 2.
2. Trouvé par Flinders Pétrie dans la nécropole de Hawara, Hawara, Biahmu and Arsinoë, p. 51.
3. Silzungsberichte, t. XXXVIII (an. 1859), p. 105. Unger s'est contenté de citer la tombe n° 11, indication vague que Franz Wœnig s'est borné à reproduire. Il s'agit ici évidemment des peintures de fantaisie qu'on voit sur les parois du tombeau de Ramsès H. *
96 LES PLANTES CHEZ LES ÉGYPTIENS.
bord d'un canal, à en juger par les hachures destinées à figurer l'eau : « Près de ce canal, ajoute- il, sont dis- posées par rang des plates-bandes de fleurs en forme de demi-lune, chacune d'elles couverte d'une espèce de fleur différente, mais d'une seule. Cependant, re- marque-t-il encore, comme ces fleurs sont représentées d'une manière conventionnelle, il est à peu près im- possible de les reconnaître; j'inclinerais toutefois à voir dans l'une d'elles une corymbifère et j'en pren- drais une autre, dont les feuilles seules sont figurées, pour une espèce de betterave. » Il est trop évident qu'on ne peut rien conclure d'une pareille peinture ; pour l'artiste pharaonique elle n'a été qu'un motif de décoration et les plantes qu'il a représentées n'ont pas plus de réalité dans la nature que les quadrupèdes à tête d'oiseau qu'on aperçoit sur d'autres monuments. La présence dans les sarcophages de débris de plantes ou de guirlandes de fleurs n'est pas non plus une preuve aussi concluante de la culture de ces der- nières qu'on a souvent voulu le croire. Une partie des débris végétaux trouvés dans les tombes pharaoni- ques appartiennent à la flore des champs ou des ma- récages, tel que le coquelicot, la dauphinelle. orien- tale, la centaurée déprimée, le chrysanthème à cou- ronnes, l'épilobe, etc.*; les couronnes qui en sont faites ne prouvent pas plus que ces plantes fussent
1. G. Schweinfurth, Bulletin de l'Institut égyptien^ n» 3 (an. 1882), p. 72, suppose que le coquelicot et la centaurée déprimée ont été introduits en Egypte comme plantes d'orne- ment ; mais si l'on n'y rencontre plus aujourd'hui cette espèce de centaurée à l'état sauvage, rien n'indique qu'elle ne s'y trouvât pas autrefois et le coquelicot se voit encore dans les moissons du Delta.
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cultivées par les anciens Egyptiens que les bouquet^ de bluets et de bruyère commune qu'on vend dans nos rues n'indiquent que ces fleurs croissent dans des jardins et non dans les champs ou dans les landes,
Il ne saurait y avoir de difficulté que pour les plantes qui n'existent plus aujourd'hui en Egypte, comme la dauphinelle orientale et la centaurée déprimée, ou qui ne s'y rencontrent, croit-on, que cultivées ou naturali- sées, telle que l'alcée ou guimauve à feuilles de figuier * ; mais les premières, introduites avec les cultures, ont pu finir par disparaître, après avoir subsisté dans la val- lée du Nil un temps plus ou moins long, disparition qui est moins surprenante que celle du papyrus, tout indi- gène qu'il était en Egypte. Quant aux secondes, c'est-à- dire aux plantes qui sont cultivées de nos jours ou se sont naturalisées, il faudrait mieux en connaître l'histoire qu'on ne le fait pour se prononcer. Schweinfurth s'est demandé^ si l'alcée à feuilles de figuier, qu'on trouve à l'état sauvage dans le Liban, et la dauphinelle orien- tale, plante de la région méditerranéenne, ne pour- raient pas se rencontrer quelque jour en Egypte, d'où elles ont disparu à l'état spontané. Ainsi les raisons qu'on a invoquées jusqu'ici en faveur de la culture des fleurs dans les jardins de l'Egypte pharaonique sont à peu près sans valeur.
Toutefois le moment vint où, dans la vallée du Nil, on cultiva les plantes à fleurs, comme on le faisait de temps immémorial pour les arbres à fruits, A quelle époque remonte cette culture particulière? Rien n'est
1. G. Schweinfurth, Bulletin de V Institut égyptien, n^ 8 (an. 1887), p. 318.
2. Bulletin de V Institut égyptien, n° 3 (an. 1882), p. 70.
I. • 7
n
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venu nous rapprendre jusqu'ici ; peut-être commençâ- t-elle dès le temps des Ahmessides ou du moins des Ramessides. Un document officiel en constate du moins Texistence sous cette dernière dynastie. Dans la charte où Ramsès III énumère les dons qu'il avait faits aux divinités de Thèbes, de Memphis et d'Héliopolis, le Pharaon parle, à plusieurs reprises, des fleurs qu'il avait fait planter dans les bosquets sacrés. Ainsi, rappelant le domaine consacré au dieu de Thèbes et les vastes jardins dont il était embelli, il ajoute qu'il s'y trou- des « serres — c'est ainsi que traduit Eisenlohr'— avec des fleurs de tout pays, des arbustes et des lotus». Et parlant ailleurs des jardins immenses, ainsi que des bosquets, remplis d'arbres et de dattiers, qu'il avait consacrés au dieu d'Héliopolis, il dit encore qu'on y trouvait des bassins « couverts de lotus et de joncs, et des fleurs de tous pays, douces et parfumées».
Sans doute il faut faire la part de l'emphase habi- tuelle aux documents officiels de l'ancienne Egypte, et ces mots « fleurs de tous pays » ne sauraient être l'ex- pression de l'état véritable de la culture horticole au temps du nouvel empire. Mais sous ces exagérations ordinaires aux scribes pharaoniques, on ne saurait nier qu'il n'y ait un fond de vérité, et qu'on ait sans doute cultivé des fleurs, peut-être même exotiques, dans les jardins des Ramessides. Il dut en être de même sous les dynasties suivantes; mais c'est après la conquête perse, sous les Ptolémées, et encore plus à l'époque gréco-romaine, que le culte des fleurs acheva de se développer et prit une véritable importance en
1. Aw* dem grossen Papyncs Harris, pi. VIII et XXVII. (Zeitschrift fur àgyptischc Sprache, t. XI, p. 54 et 99).
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Egypte. L'horticulture fit de grands progrès dans le monde hellénique*; les Égyptiens s'y livrèrent avec ardeur et avec succès, ainsi qu'en témoigne Athénée ^; désormais les plantes de leur pays ne leur suffirent plus ; ils en demandèrent d'inconnues aux pays étran- gers : arbustes et plantes herbacées - d'ornement y pénétrèrent à la fois.
Les arbustes y prirent place, à ce qu'il semble, les premiers. La sesbanie d'Egypte [Sesbania aegyptiacay Pers.), cet arbrisseau d'origine nubienne, dont on a trouvé des fleurs dans la tombe d'Ahmès P''^ était peut- être dès lors cultivé dans les jardins de Thèbes ; elle ne dut pas être le seul arbuste qui y fut planté. Sur la peinture n® 177 de la galerie nord du Brilish Mifseum, dont j'ai parlé plus haut, on voit, comme je l'ai remar- qué, au bord du bassin central, à côté des toufies de papyrus, deux arbustes, l'un, à fleurs rouges, mais à peine distinctes, ainsi que les feuilles, et qu'il est dès
1. Dans son étude sur Les premiers établissements des Grecs en Egypte (Paris, 1893, in-4, p. 234), M. D. Mallet semble croire que le goût des fleurs, avec celui des couronnes, était venu d'Egypte en Grèce ; mais c'est là une pure supposition. « Nulle part, dit-il, lès fleurs n'étaient plus variées et plus nombreuses que dans la vallée inférieure du Nil. » Quoi qu'en aient pu affirmer les poètes grecs, qui d'ailleurs n'en parlaient que par ouï dire, rien n'est moins conforme à la réalité, et la plupart des fleurs dont les Égyptiens des derniers temps faisaient des couronnes étaient exotiques et ont dû être im- portées dans leur pays. II faut ajouter que le témoignage d'Apulée qu'invoque M. Mallet ne peut rien prouver pour l'époque pharaonique.
2. peipuosophistae, lib. V, cap. xxv (196) : 'H yàp AIVu^ttoç 8ià Toù; x7)7C£iJOVTaç ta ajcavitoç xa\ xa6' oipav èveaxrjxuîav ev iTe'poi; çud(JL£va TOTCOiç àçÔova ysvva xal 8ià Tuavxciç.
3. G. Schweinfurth, Bulletin de VInstitut égyptien, n^i 3: (an. 1882), p. 68.
M ^ - "^ .
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lors impossible d'identifier; Tautre, à fleurs blanches, en bouquets terminaux, à feuilles qui paraissent en- tières, dans lequel j'inclinerais avoir Tarbre au henné, s'il était permis de se prononcer en présence d'une peinture aussi confuse et si cet arbrisseau était réelle- ment indigène dans l'Ethiopie orientale comme on l'a dit*. Recherché pour la belle couleur orange que donnent ses feuilles, l'arbre au henné ne devait pas l'être moins pour le parfum de ses fleurs, à une époque surtout où le jasmin était sans doute encore inconnu en Egypte. Il n'y aurait donc rien de surprenant à ce qu'il eût été importé de bonne heure et cultivé dans les jardins pharaoniques. C'eût été aussi naturel et plus facile que d'y planter les « sycomores à encens » que la reine Hatshopsitou fit apporter du pays de Pount à Thèbes. Avec cet arbuste bien d'autres devaient pénétrer, mais beaucoup plus tard, dans les jardins égyptiens, tel que le myrte, la rose à cent feuilles, le jasmin sam- bac, originaire de l'Hindoustan, qu'on a cru, peut-être par erreur, reconnaître dans une tombe de Déir-el- Bahari*, mais dont M. Flinders Pétrie a découvert des débris certains dans la nécropole gréco-romaine de Hawara^ Le savant égyptologue anglais y a aussi ren- contré des fleurs de la rose sainte, variété cultivée de la rose d'Abyssinie*. S'il fallait en croire Pline^ par malheur si souvent inexact, les Ptolémées auraient également fait planter en Egypte le ladanum ou ciste
1. Voir plus haut, chap. ii, p. 51.
2. G. Schweinfurth, Berichte der botanischen Gesellschaft, t. II (an. 1884), p. 268.
J. Kahun. Gurob and Hawara, p. 47, 1. : i. Hawara, Biahmu and Arsinoê, p. 48. ::\.6. Hist, naturalis, lib. XII, cap. xxxvii.
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L'HORTICULTURE DAiNS L'EGYPTE ANCIENNE. 101
ladanifère. C'est encore sous ces princes, sinon seule- ment à l'époque romaine, que fut aussi introduit en Egypte le lierre*, cet arbuste grimpant de la région tempérée de l'Europe et de l'Asie antérieure.
Après ces arbrisseaux ou en même temps qu'eux prirent place dans les jardins égyptiens des fleurs herbacées ; de temps immémorial, — nous le voyons par les diverses peintures des hypogées, — les plantes sym- boliques du papyrus et du lotus blanc, avaient figuré dans les réservoirs et les étangs ; il en fut peut-être de même du lotus bleu, indigène comme eux dans la vallée du Nil. Le lotus rose, exotique au contraire, n'y fut planté que beaucoup plus tard, seulement à l'époque perse, dit Schweinfurth^ Quant aux fleurs de jardin pro- prement dites on les voit apparaître à l'époque des Ahmessides ou des Ramessides. Une peinture de la villa d'Apoui, contemporain de Ramsès II, est la première où l'on en aperçoive.
Sur une des parois du tombeau de ce personnage, « porteur de ciseau » , est représenté, avec le portique de sa maison, deux bassins couverts de lotus et flanqués tous deux de papyrus^. Quatre jardiniers sont occupés a puiser de l'eau à l'aide de shadoufs, établis à l'ombre des arbres du jardin, un puissant sycomore et quatre autres arbres dont deux pourraient bien être des sidrs [Zizyphus spina-Christi W.), les deux autres des juju- biers communs [Zizyphus vulgarisLenn.), accompagnés chacun d'un tamaris ou d'un saule safsaf. Nous n'avons jusqu'ici sans doute rien qui distingue ce jardin des
1. Trouvé par Flinders Pétrie dans la nécropole de Hawara.
2. Bulletin de V Institut égyptien , n® 3 (an. 1882), p. 65.
3. Mémoires publiés par les membres de la mission archéo- logique française au Caire, t. V, fasc. IV, p. 607, pi. 1.
i02 LES FIANTES CilEZ LES ÉGYPTIENS.
parterres pharaoniques que nous connaissons ; ce qui est nouveau, c'est la présence de deux touffes de plantes d'ornement ; Tune aux fleurs composées, terminales et de couleur bleue, paraît être le bluet oriental [Centau- rea depressa Bieb.), dont on a précisément découvert des restes dans une tombe de cette époque, Tautreaux feuilles radicales, lancéiformes et entières, aux fleurs également terminales, isolées et blanches, portées sur un pédoncule, a tout Taspect d'une liliacée ou d'une plante analogue*, mais sa représentation conventionelle rend difficile de dire à quelle espèce elle appartient.
Quoi qu'il en soit, il semble bien qu'il y ait là un commencement de culture florale ; et à partir de cette époque, sinon plus tôt, à côté des arbres fruitiers ou d'ornement prendront place dans les jardins égyptiens quelques fleurs ou plantes d'agrément. Telles furent peut-être la dauphinelle orientale, l'alcée à feuilles de figuier, même l'iris de Sibérie, que Percy Newberry croit avoir reconnue sur une peinture de la tombe de Thoutmès III à Karnak*, la menthe poivrée, découverte en 1884 par M. Maspero, à Shéik Abd-el-Gournah^ plantes auxquelles il ne serait pas impossible que fussent venues se joindre quelques représentants de la flore indigène comme l'héliotrope de Nubie au parfum délicieux*. Toutefois ce fut beaucoup plus tard, et
1. On serait tenté d'y voir un Arum colocasia. On retrouve d'ailleurs cette plante dans la planche où Prisse d'Avenues a figuré